Eveille-toi d'abord par toi-même, ensuite, cherche un maître !

(Dicton Chan)

 

T'chan

Acte et instant

07/04/2022

Acte et instant

A quelqu’un qui lui demandait en vertu de quelle raison on observe chez les hommes bassesse ou excellence, Gotama répondit :


« En vertu de leurs actes ; les être ont leurs actes pour héritage, leurs actes pour matrice, leurs actes pour parenté, leurs actes pour refuge.  Ce sont les actes qui divisent les hommes en raison de leur bassesse ou de leur excellence. »

 

Fondé sur la vision dynamique de l’acte, dont la purification et la maîtrise permettent seules l’obtention de la délivrance, le bouddhisme se présente comme un système de l’acte, opposé en cela aux nombreuses philosophies d’Orient et d’Occident qui sont établies sur un système de l’être.

 

L’acte qui enchaîne est celui qui est lui-même pris dans la chaîne de production conditionnée ; alimenté par tout le passé conscient et subconscient : fruit de ce qui précède, il devient semence de ce qui suivra.
De façon plus immédiate, l’emprise de l’action sur le passé et sur l’avenir peut être vue clairement à tout moment de l’activité quotidienne. Accompli sous l’effet d’un désir, d’une intention, d’un projet issus du passé et tendus vers l’avenir, l’acte soude le « moment actuel, seul réel » à l’avant et à l’après, créant ainsi pour chacun la durée et renforçant le sentiment du moi. Tension, agitation, joie effervescente et anxiété s’ensuivent. Ainsi le flux impur du devenir s’écoule et se renouvelle. C’est donc l’homme par son acte qui forge sa dépendance.

 

« Quant à l’homme qui ne forge pas cette dépendance, il prend conscience  que les expériences (dhamma) qui se succèdent en lui sont purement contiguës et qu’elles ne se conditionnent plus. Il est donc délivré de toute construction temporelle » 
(Acte et instant. Le discontinu dans la pensée philosophique de l’Inde » par Lilian Silburn)

 

Le Buddha a été le premier à explorer complètement la temporalité en tant qu’obstacle à la délivrance et à sonder la nature de l’acte en rapport avec le temps. […] :


« Le temps dépend de l’activité […] Ainsi une activité trop tendue, comportant un effort excessif et refermant trop d’élan donnera l’impression d’une inexorable durée, toute faite du désir de réaliser l’acte […] A l’opposé se trouve l’activité trop relâchée […] pleine de torpeur […] Par opposition à ces deux types opposés d’activité, il existe une activité dont l’effort est juste et précis : elle appartient à l’acte qui s’apaise et est à la source d’un devenir formel dont l’homme adonné aux extases (dhyana) est le maître. »
(Acte et instant. Le discontinu dans la pensée philosophique de l’Inde » par Lilian Silburn)


Si l’enseignement de Buddha insiste tant sur équilibre, douceur, souplesse, vigilance, si sila – discipline c’est-à-dire tout le comportement – est l’un des piliers du bouddhisme comme dhyana et prajna, ce s’explique en raison de l’importance de l’acte à tout moment sur le chemin.

 

Un passage du Samyuttanikaya marque bien le contraste entre l’acte de l’ignorant et celui du sage :

 

« Si un ignorant a l’intention de faire un acte de mérite ou de démérite, sa conscience tend vers le mérite. Le sage, au contraire, n’achève pas l’acte ; il n’approprie rien. Ne s’appropriant pas, il ne se tourmente pas ; ne se tourmentant pas il est de par lui-même, en lui-même, tout à fait apaisé. S’il ressent une sensation agréable il sait qu’elle est passagère, il ne s’y attache pas… et il l’éprouve avec détachement ».

 

Comment peut-on passer de l’un à l’autre de ces actes, de l’enchaînement à la délivrance ? On le peut dans l’instant. On peut à tout moment interrompre la durée et accomplir l’acte libérateur. En effet, l’acte qui nous lie « doit provenir d’une pensée intentionnelle, être volontairement assumé et accompli sciemment […]

 

« Mais ainsi que le Bouddha le révèle, l’acte n’enchaîne pas l’acte. A chaque instant l’agencement peut être désarticulé, la durée brisée par celui qui prenant conscience de l’instant naissant examine le dhamma sans se ployer vers ce qui précède ou ce qui suit. Affranchi de vouloir vivre, en pleine quiétude, il se tient à chaque instant à l’origine de lui-même, la pensée souple, vigilante, dressée hors du temps ». «  Ne laisse pas passer l’instant » conseille le Bienheureux, « car ceux qui l’ont laissé fuir se désolent »
(Acte et instant. Le discontinu dans la pensée philosophique de l’Inde » par Lilian Silburn)

 

"L'instant tel qu'il est vécu par le saint est l'immédiat, l'actuel, en lui réside tout efficace : c'est en effet dans l'instant qu'on élabore une durée, en lui encore qu'on se perfectionne. C'est enfin au cours d'un instant que jaillit l'illumination salvatrice." Chacun "élabore sa durée dans l'instant" en ce sens qu'il choisit d'en faire un pont, un anneau de la chaîne entre le passé et l'avenir ou bien d'en faire une succession de libre instants.

"Il est naturel" poursuit L. Silburn "que ceux qui eurent la révélation de l'instant libérateur professent une théorie de l'universelle instantanéité et qu'ils conseillent à leurs disciples de se concentrer avec vigilance sur l'instant présent et de renoncer à toute attache à l'égard du passé et de l'avenir".

 

L'instant de l'Eveil, "l'instant par excellence" totalement sans passé, sans lien, sans cause est aussi sans postérité puisqu'il échappe au temps.

 

Mais il faut bien voir qu'à partir de ce moment là, le délivré vit dans l'instant à tout instant. "Il demeure ferme dans l'éternel présent. Il est toujours en acte, instant réel et acte s'unissant en une parfaite quiétude". En vertu de sa paix, de sa parfaite détente et de son détachement, il peut "à chaque instant se situer dans l'initiative de l'acte sans l'achever ni se l'approprier. Il n'est plus que fulguration d'actes momentanés jaillissant de l'intériorité, leur source cachée".

 

Il n'y a pas plus de passivité dans sa paix souveraine qu'il n'y avait de quiétisme dans le Dhyana du Buddha. Au contraire, "l'acte pur de conscience qui s'identifie à son objet est l'efficience même du fait qu'il est libéré de tout état."

Cette efficience est d'autant plus grande qu'elle est un tout premier surgissement :

"Plutôt que de vivre cent ans d'une vie indolente à l'énergie déficiente, mieux vaut ne vivre qu'un seul jour d'une énergie en son intensité jaillissante (arabhata).

 

Voici donc le paradoxe : la parfaite efficience s'élève de la parfaite absence d'attachement, de regrets, de désir, d'intention, de vouloir propre. Cette "absence" est bien mis en valeur par le wou des expressions chinoises déjà rencontrées dans l'introduction et si souvent utilisées par les maîtres Tch'an, parfois avec une telle dextérité que tout concept est soudain banni de l'esprit du disciple et que celui-ci accède dans l'instant à wou nien.

[...]

P. Demiéville examine la conception du wou nien chez le sixième patriarche : " Houei-neng définit cette absence de pensée comme une suite ininterrompue de pensées "qui sont absence de pensée au sein même de la pensée". L'absence de pensée ne consiste pas, dit-il, à ne penser à rien, ce qui serait une manière de s'attacher à ce rien, mais à penser à toutes choses d'instant en instant avec un perpétuel détachement. Si le flux des pensées s'interrompt et que la pensée se fixe, on sera lié; pour être délié (libre, délivré) il faut que les pensées glissent perpétuellement sur toutes choses sans jamais s'y fixer. [...] Le néant de pensée doit donc être une pensée totale et détachée; la vraie absence de pensée, c'est de penser tous les objets sans se laisser infecter par aucun d'eux".

[...]

Que ce soit avant, que ce soit après l'Eveil, il n'est de réel que dans l'instant. Pour le délivré, l'efficience surgit dans l'instant et pour celui qui cherche l'Eveil, tout vrai progrès consiste en un saut qui rompt avec les antécédents. Voilà pourquoi les maîtres guident les disciples de façon qu'ils découvrent cet "instant", cette réalisation dans l'instant et c'est tout le secret du "subitisme".

 

Certes, il y a progrès et il peut y avoir progrès pendant longtemps mais ce progrès n'est pas une graduation n'est pas une accumulation graduelle. Il n'y a RIEN à accumuler. Est-il alors une élimination graduelle ? Il est assurément une élimination mais on peut pas la dire linéaire puisqu'elle procède par sauts qui en quelque sorte font changer de plan de conscience. Y-a-t-il même à strictement parler, progrès ? En tout cas, demeurer dans les pratiques graduelles, c'est s'interdire l'instant, c'est une erreur fatale.

 

Le Buddha enseigne détente, pureté, absorption, vigilance, patience, il définit une culture de l'intériorité. Il trace un chemin où l'on avance, où l'on progresse, et l'on peut tirer de là de minuscules applications, ce que n'ont pas manqué de faire maints adeptes. Mais, si on sait voir au coeur de l'Enseignement cet appel pressant et répété au lâcher prise total, ici, dans l'instant, alors non seulement on trouve un parallèle avec le Tch'an mais on découvre le détail des processus en jeu et des explications de fond que le Tch'an s'est toujours refusé à donner soit qu'elles ne répondent pas aux besoins de l'esprit chinois, soit qu'il ait espéré réussir plus vite en rompant les attaches sans fournir des raisons auxquelles le disciple risque de s'agripper.

 

L'exposé qui précède se réfère à l'enseignement du Buddha selon les textes les plus anciens, non au "petit Véhicule" qui se constitue par la suite et revêt des aspects différents.

Parce que l'Eveil est à la foi libération et découverte du réel (Dharma), l'expérience du Buddha contenait en germe toute sa doctrine? Et cet enseignement, justement parce qu'il repose tout entier sur l'expérience vécue de l'Illumination et ne vise qu'à enseigner cette expérience, contient maints "joyaux" que les Véhicules ultérieurs sauront mettre à jour en développant des aspects qui y étaient seulement esquissés ou cachés ou implicites.

 

Si les maîtres du Tch'an ne citent guère les textes anciens, leur quête exclusive de l'expérience les rapproche singulièrement du Dharma du Buddha le plus profond.

 

Mais pour être fidèle au bouddhisme il faut effacer les "signes" prêtés au Buddha et rendre le Dharma au silence. 

 

"Celui qui atteint l'apaisement, nulle mesure ne peut le mesurer.

Pour parler de lui il n'y a point de parole.

Ce que la pensée pourrait en savoir s'évanouit.

Ainsi tout chemin est interdit au langage."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sin et wou sin, nien et wou nin, tao

01/04/2022

Sin et wou sin, nien et wou nin, tao

Sin est assurément l'un de ces mots-là, vraie pierre d'achoppement des traductions en langues occidentales, surtout en français. Il désigne le coeur, à la fois comme organe et comme siège de la pensée ainsi que des sentiments. Or, en français, si nous disons "coeur" nous excluons la "pensée" et inversement. Le mot "conscience" lorsqu'il s'applique à l'ensemble de nos facultés psychiques a une plus ample acceptation, il est le plus juste mais d'un emploi plus difficile. Ajoutons à cela que sin, comme nous allons le voir, peut avoir une dimension d'infini. La plupart des traducteurs retiennent "esprit", celui de Houi-neng a choisi "coeur". Il faut se résigner à conclure qu'aucune traduction n'est satisfaisante et à prier le lecteur de garder en mémoire toutes les implications du terme.

 

Or, il s'agit d'un terme-clé du Tch'an puisque ce coeur de l'être, fondement de toute la personne avec ses particularités, son conditionnement et ses limites est pourtant celui des Buddha, infini et immaculé, lorsque l'ignorance a disparu.

 

Ici s'articule tout le Tch'an. Ici tout est dit d'un seul mot :

 

Il faut obtenir le wou sin, la non-existence de cette conscience d'ignorant, de l'esprit ordinaire, de la pensée dualisante, du coeur lourd d'attachements, toutes ces expressions ne faisant que traduire sin. Wou sin obtenu, que reste-t-il ? Justement sin, cette fois dans son sens d'infini.

 

Le retournement au niveau du langage répond à un retournement dans l'expérience vécue, au niveau de la conscience profonde, que l'école indienne du Vijnanavada décrit comme un "renversement du support" ouvrant sur l'Eveil. Désormais règne acitta (mot sanscrit morphologiquement analogue à wou sin), conscience libérée de la conscience ordinaire, empirique et dualisante.

 

Lorsque Houei-neng, ayant évoqué la Grande Sapience qu'il demande à ses disciples d'intérioriser dans leur coeur, lance le mot sanscrit "maha", "grand" et l'applique au coeur, c'est ce retournement, cette métamorphose, qu'il espère les voir obtenir.

 

Suivant l'expérience au plus près, les maîtres tch'an emploient également et même plus souvent wou nien. Le caractère chinois comporte deux graphèmes : celui de sin et un autre qui suggère l'actuel, le présent; l'ensemble désigne donc ce qui se passe dans la conscience à l'instant même, la pensée ou l'émotion du moment, généralement liée à l'apparition des évènements. Lorsque le coeur et l'esprit ne sont plus troublés par le monde objectif, wou nien, disons en désespoir de cause "la non-pensée", est présente, la délivrance obtenue.

Comme il en est pour wou sin et sin, la non-pensée n'exclut que la pensée de l'ignorant; la pensée fonctionne mais autrement : elle ne papillonne plus et elle ne s'agrippe plus, elle ne fait plus mal, elle ne pèse plus, elle se révèle doucement au fond de ce coeur non-coeur puis s'envole aussitôt.

 

Et il en va de même pour l'action : wou wei, non-agir est en fait l'activité libre, spontanée et parfaite.

 

Quand au mot Tao, le lecteur occidental ayant tendance à l'interpréter comme témoignant d'une influence taoïste, les traducteurs s'efforcent de lui trouver un équivalent français et disent tantôt la Voie, tantôt l'Absolu, tantôt la Réalité ultime, etc. Ici aussi, la traduction réduit la richesse de suggestion d'un terme que confusianistes, taoïstes et boujddhistes emploient tous et qui revêt des sens nombreux, profonds, qu'il ne saurait être question d'envisager ici. Quelques remarques peuvent suffire.

 

Le sens élevé que le Taoïsme a donné au mot explique son emploi par les bouddhistes. P. Demiéville, après avoir observé que "la Chine ne prit à l'Inde que ce qui lui convenait, ce qu'elle sentait pouvoir assimiler utilement" poursuit un peu plus loin en ces termes :

 

"[Selon le Grand Véhicule] "l'absolu échappe à toute causalité comme à toute logique, et donc à toute expression discursive : il relève du silence et n'est accessible qu'à la seule expérience mystique. Or, ce genre d'absolu conçu comme une réalité indéfinissable, inexpressible, sous-traite aux modalités relatives et aux oppositions logiques de la pensée profane, c'était lui aussi que la philosophie taoïste, bien avant l'arrivée en Chine du Bouddhisme, avait appris à révérer sous le nom de Tao. Ce que la Chine retint du message bouddhique, ce fut donc essentiellement la doctrine du Grand Véhicule, cette dialectique de l'absolu qui éveillait des harmoniques dans la pensée chinoise" (Le bouddhisme chinois par P. Demiéville dans un recueil collectif de conférences : Aspects de la Chine. P.U.F, Paris 1959, 1er vol. p.164-165).

 

 

 

 

Lin-Tsi : l'homme vrai et sans situation

31/03/2022

Lin-Tsi : l'homme vrai et sans situation

1

 

"Si je monte sur cette chaire aujourd'hui, c'est que je ne puis faire autrement - c'est par respect humain. Pour prôner notre Grande Affaire, si je m'en tenais à la tradition de notre lignée de patriarches et de disciples, je n'ouvrirais simplement pas la bouche, et vous n'auriez où mettre le pied."

 

2

 

Comme le maître s’était rendu un jour au gouvernement du Fleuve, le gouverneur Wang, conseiller ordinaire, l’invita à monter en chaire. Alors Ma-yu sortit de l’assemblée et posa la question suivante : « Du Grand Compatissant aux mille mains et aux mille yeux, lequel des yeux est le vrai ? » Le maître dit : « Du Grand Compatissant aux mille mains et aux mille yeux, lequel des yeux est le vrai ? Dis vite, dis vite ! » Ma-yu tira le maître à bas de la chaire et y prit place lui-même. Le maître s’avança et lui dit : « Bonjour ! Comment ça va ? » Ma-yu hésita. Le maître le tira à son tour à bas de la chaire sur laquelle il reprit place. Alors Ma-yu sortit de la salle ; et le maître descendit de la chaire.

 

3

 

Montant en salle, il dit : « Sur votre conglomérat de chair rouge, il y a un homme vrai sans situation, qui sans cesse sort et entre par les portes de votre visage. Voyons un peu, ceux qui n’ont pas encore témoigné ! » Alors un moine sortit de l’assemblée et demanda comment était l’homme vrai sans situation. Le maître descendit de sa banquette de Dhyâna et, empoignant le moine qu’il tint immobile, lui dit : « Dis-le toi-même ! Dis ! » Le moine hésita. Le maître le lâcha et dit : « L’homme vrai sans situation, c’est je ne sais quel bâtonnet à se sécher le bran. » Et il retourna à sa cellule.

 

 

Notes du traducteur :

 

Le terme d’« homme vrai » dérive directement des philosophes taoïstes de l’antiquité, encore qu’il ait été employé pour désigner le Buddha ou l’Arhat (le saint délivré) dans les premières traductions chinoises de textes bouddhiques. Le mot « situation » (wei) s’applique dans le langage administratif à la situation d’un fonctionnaire dans la hiérarchie officielle. Comme cette hiérarchie comprenait toute l’élite sociale, la seule qui comptât vraiment dans la Chine ancienne, un homme « sans situation » était un homme hors cadre, privé de statut, une entité indéterminée. 

 

Je ne sais quel bâtonnet à se sécher le bran : toute définition de l’« homme vrai » ne peut être qu’impropre (au sens propre), vile, ordurière, puisqu’il est par définition ce qui échappe à toute définition. En Inde, où il n’y avait pas de papier, on s’essuyait avec des bouts de bois, ainsi que le prescrivent les codes disciplinaires, et les moines chinois avaient adopté cet usage. Le Buddha lui-même est parfois défini dans le Tch’an comme un « bâtonnet à se sécher le bran » (p. ex. par Wen-yen de Yun-men, mort en 949), ce qui est logique puisque le Buddha est l’indéfinissable par excellence, tout comme l’« homme vrai » qui n’est autre que le Buddha en tout homme.

 

10

 

Lors d’une consultation du soir, le maître donna l’instruction collective suivante :

a. « Parfois supprimer l’homme sans supprimer l’objet.

b. Parfois supprimer l’objet sans supprimer l’homme.

c. Parfois supprimer à la fois l’homme et l’objet.

d. Parfois ne supprimer ni l’homme ni l’objet. »

 

Il y eut alors un moine qui demanda : « Qu’est-ce que supprimer l’homme sans supprimer l’objet ? »

 

Le maître dit : a. « La chaleur du soleil fait naître sur le sol un tapis de brocart ; Les cheveux pendants de l’enfant sont blancs comme fils de soie. »

 

Le moine : « Qu’est-ce que supprimer l’objet sans supprimer l’homme ? »

 

Le maître : b. « Les ordres du roi sont en vigueur dans l’univers entier ; Pour le général aux frontières, point de fumée ni de poussière. »

 

Le moine : « Qu’est-ce que supprimer à la fois l’homme et l’objet ? »

 

Le maître : c. « Les préfectures de Ping et de Fen sont coupées de toutes nouvelles ; Elles restent à part, isolées dans leur coin. »

 

Le moine : « Qu’est-ce que ne supprimer ni l’homme ni l’objet ? »

 

Le maître : d. « Le roi monte sur son palais fait de matières précieuses ; Dans la campagne les vieillards se livrent aux chansons. »

 

 

Notes du traducteur :

 

Le paragraphe 10 forme ce qu’on appelle « les quatre alternatives de Lin-tsi » (sseu leao-kien). Celles-ci sont présentées dans le cadre de la formule de la logique indienne dite du tétra-lemme (catuskotikâ : être – ne pas être – à la fois être et ne pas être – ni être ni ne pas être), appliquée ici, si je comprends bien, à quatre alternatives méthodologiques concernant la théorie de la connaissance (rapports du sujet et de l’objet), dont Lin-tsi entendait tenir compte dans sa méthode d’enseignement, dans sa propédeutique, selon les dispositions de ses consultants ; la méthodologie didactique est une préoccupation constante de Lin-tsi. Chacune des alternatives est illustrée par des distiques heptasyllabiques (non rimés, à la manière des vers traduits du sanscrit) qui recourent à la thématique naturiste de la poésie chinoise classique.

 

a. L’homme est le sujet ; l’objet est désigné par king, le « domaine », le « territoire », équivalent exact du sanscrit visaya (la sphère d’action de la connaissance sensible). Dans la propédeutique du Tch’an, ce mot king sert aussi à désigner les « domaines » de la discussion, les thèmes, les sujets sur lesquels elle porte. L’homme est la personne qui figure dans les séances de consultation, soit l’« hôte » soit le « visiteur », le consulté ou le consultant. Supprimer l’homme sans supprimer l’objet, c’est supprimer le sujet connaissant sans supprimer l’objet, c’est-à-dire le monde extérieur, l’univers connaissable ; c’est la position réaliste, si l’on prend ce terme au sens de l’existence du monde extérieur à l’exclusion du sujet. On se perd alors dans la nature, évoquée ici par l’image du tapis de fleurs, bigarré comme un brocart, que le soleil fait naître sur le sol au printemps. Le sujet perd la conscience de son moi ; celui-ci devient irréel comme le serait un petit enfant dont les cheveux pendants (en Chine on laissait pendre les cheveux dans le dos des enfants jusqu’à leur entrée à l’école) seraient blancs, contradictio in terminis : « les dents ne s’emboîtent pas », comme dit le commentateur Kôun – « ça ne colle pas », il y a antinomie. 

 

b. Supprimer l’objet sans supprimer l’homme : c’est la position idéaliste, celle d’une des grandes écoles du bouddhisme indien, l’école du Vijñaptimâtra ou « rien qu’information ». Le sujet seul existe, tout n’est que pensée. La suppression du monde extérieur dans les états de recueillement introverti procure une paix pareille à celle d’un monde où les ordres du souverain seraient si parfaitement observés, jusqu’au-delà des frontières du royaume, que les généraux veillant aux frontières ne verraient plus apparaître ni la fumée des signaux de transmission militaire au moyen de torches nocturnes, ni la poussière qui, de jour, annoncerait des armées en marche avec leur cavalerie. C’est là une image qui pouvait se présenter naturellement à l’esprit de Lin-tsi dans sa région de la Chine du Nord-Est, aux portes des barbares, où le pouvoir était détenu par des généraux, eux-mêmes pour la plupart d’origine barbare. Il imagine un empire si bien unifié qu’il l’assimile à l’unification de l’esprit par suppression de la diversité phénoménale et de tous les conflits qu’elle entraîne.

 

c. Supprimer à la fois l’homme et l’objet : c’est l’anéantissement de toute perception, de toute pensée dans les états de recueillement profond où s’abolissent aussi bien la connaissance du monde extérieur que la conscience interne de la personne : il n’y a plus conscience, ni même inconscience (naivasamjñâsamjñâ) ; c’est « la cime de l’existence » (bhavâgra), « le fin bout de l’être » (bhûta-kop). Dans cet état de recueillement suprême, le plus haut auquel on puisse atteindre dans la série des échelons du Dhyâna, tel l’homme qui se trouve au sommet d’un pic, on est isolé de tout comme les préfectures lointaines de Ping et de Fen, au centre de la province actuelle du Chan-si, non loin de la résidence de Lin-tsi, préfectures qui devaient être alors coupées de toute communication avec le centre de l’empire, du fait de rébellions ou d’autres événements militaires.

 

d. Ne supprimer ni l’homme ni l’objet : c’est les concilier ou les transcender ; c’est le retour à la réalité, sa réinstauration après la « critique » de la connaissance ; c’est un réalisme non plus naïf, mais sublimé : démarche bien connue dans toutes les mystiques et que Toynbee définit pas l’expression withdrawal and return. Ce « retour » est implicite dans tout le système indien du Mâdhyamika ; mais les Chinois, avec leur sens du terre à terre, lui ont accordé une importance particulière dans leur interprétation du bouddhisme, et il joue un rôle essentiel dans la pensée de Lin-tsi, qui ne cesse de protester contre l’attachement aux idéaux abstraits et contre les théories gratuites. On trouve déjà la même tendance chez son maître, Hi-yun de Houang-po, qui disait par exemple (Taishô, n° 2012 A, p 381 a) :

 

« Le profane s’attache aux objets ; le religieux s’attache à l’esprit. Oublier à la fois les objets et l’esprit, voilà la vraie Loi. Il est encore facile d’oublier les objets, mais très difficile d’oublier l’esprit : l’homme n’ose pas oublier l’esprit, il craint de tomber dans un vide où il n’aurait plus rien à quoi s’accrocher. C’est qu’il ne sait pas que le vide, fondamentalement, n’est pas vide – il n’en est ainsi que dans la Loi… »

 

11

 

a. Et le maître dit : « Ce qu’il faut actuellement à ceux qui apprennent la Loi du Buddha, c’est avoir la vue juste. Ayant la vue juste, les naissances et les morts ne les affecteront pas ; ils seront libres de leurs mouvements, de s’en aller ou de rester ; et toute supériorité transcendante leur viendra d’elle-même sans qu’ils aient besoin de la rechercher. Adeptes de la Voie, tous nos anciens ont eu leurs routes pour faire sortir les hommes. Quant à moi, ce que je leur montre, c’est à ne se laisser abuser par personne. Si vous avez usage (de ce conseil), faites-en usage ; mais plus de retard, plus de doute ! [...] Aujourd’hui, au milieu de tant d’activités de toutes sortes, qu’est-ce qui vous manque ? Jamais ne s’arrête le rayonnement spirituel émanant de vos six sens ! Quiconque sait voir les choses de cette manière, sera pour toute son existence un homme sans affaires. »

 

 

 

Notes du traducteur :

 

Dans le bouddhisme classique, la « vue juste » (ou « correcte », ou « droite » : samyag-drsti) est le premier des huit éléments constitutifs de l’éveil (bodhy-anga) et une des catégories cardinales de la dogmatique canonique. Lin-tsi l’adopte, mais en en donnant, selon son habitude, une définition à sa façon (§ 14 a). La « vue juste » revient souvent chez lui, comme dans d’autres textes Tch’an. Le « Traité de la nature de l’éveil », attribué (comme tant d’autres) à Bodhidharma (Wou-sing louen, Taishô, n° 2009, p 371 b), en offre une interprétation proprement Tch’an :

 

« C’est la vue sans vue, qu’on appelle la vue juste ; c’est la compréhension sans compréhension, qu’on appelle la vraie compréhension. »

 

L’homme vrai est à la fois le Buddha lui-même et un « patriarche vivant » (ci-dessus, § 11 a ; et § 17 a) ; les deux notions se confondent en lui.

 

Le rayonnement spirituel de vos six sens : lieou-tao chen-kouang. Le fonctionnement de l’esprit, qui s’opère par la voie (tao) des six organes des sens, est assimilé à un rayonnement

 

Sans affaires : wou-che, un des termes clés du vocabulaire de Lin-tsi. Il se rattache directement au wou-wei de la philosophie taoïste (« rien-faire », non-agir, « no ado »).

 

b. « Vénérables, il n’y a point de paix dans le Triple Monde ; il est comme une maison en feu. Ce n’est point un lieu où vous restiez longtemps. Le démon tueur de l’impermanence frappe en un seul instant, sans choisir entre gens de haute et de basse condition, ni entre vieux et jeunes. Voulez-vous ne pas différer du Buddha-patriarche ? Gardez-vous seulement de chercher au-dehors de vous-mêmes. Le rayonnement pur émanant de votre esprit à chacune de vos pensées, c’est là le Buddha en son Corps de Loi qui est en votre propre maison ; le rayonnement sans différenciation subjective qui émane de votre esprit à chacune de vos pensées, c’est là le Buddha en son Corps de Rétribution qui est en votre propre maison ; le rayonnement sans différenciation objective qui émane de votre esprit à chacune de vos pensées, c’est là le Buddha en son Corps de Métamorphose qui est en votre propre maison. Ces Trois Corps ne sont autres que vous-mêmes qui êtes là, devant mes yeux, à écouter la Loi. Mais c’est seulement en ne courant pas chercher à l’extérieur, que vous aurez un tel pouvoir. On se fonde sur les Textes et sur les auteurs de Traités, pour faire de ces Trois Corps des normes suprêmes. À mon point de vue, il n’en est point ainsi. Ces “Trois Corps”, ce ne sont que des noms, des mots ; ce ne sont aussi que des points d’appui dépendants. Les anciens l’ont dit : “Les Corps de Buddha ne diffèrent qu’en dépendance du sens qu’on leur attache ; les Terres de Buddha n’existent que du point de vue de la substance. ” Il est clair que les Corps et les Terres, qui sont en réalité essence des choses, n’existent comme tels qu’en tant que reflets. »

 

c. « Vénérables, sachez reconnaître l’homme en vous qui joue avec des reflets : c’est lui qui est “la source originelle de tous les Buddha” ; c’est lui, adeptes, en qui vous trouvez refuge où que vous soyez. Ce n’est point votre corps matériel fait des quatre grands éléments, qui sait énoncer la Loi ni l’écouter ; ce n’est ni votre rate ni votre estomac, ni votre foie ni votre vésicule biliaire ; les cavités de votre corps non plus ne savent ni énoncer ni écouter la Loi. Qu’est-ce donc qui sait énoncer la Loi et l’écouter ? C’est vous qui êtes là devant mes yeux, bien distincts un à un, lumières solitaires ne comportant aucune fragmentation physique : voilà ce qui sait énoncer la Loi et l’écouter. Quiconque sait voir les choses ainsi, s’identifie au Buddha-patriarche. Mais il faut que ce soit à chacune de vos pensées, sans discontinuité, et que tout ce qui touche vos yeux soit tel ! “C’est seulement parce que naissent les passions, que le savoir se trouve intercepté ; c’est du fait des modifications de la conscience, que l’essence se différencie. ” » Telle est la cause de la transmigration dans le Triple Monde, au cours de laquelle on subit toutes sortes de douleurs. Mais, à mon point de vue, (si l’on sait réaliser l’homme vrai) il n’est plus rien qui ne soit très profond, rien qui ne soit délivrance.

 

d. « Adeptes, les choses de l’esprit sont sans figure sensible ; elles compénètrent tout dans les dix directions. C’est l’esprit qu’on appelle la “vue” dans l’œil, l’“ouïe” dans l’oreille, l’“olfaction” dans le nez, la “discussion” dans la bouche, la “préhension” dans les mains, la “course” dans les pieds. “Ce n’est foncièrement qu’un seul rayonnement subtil, qui se répartit en six contacts. ” Pour peu qu’on n’ait aucune pensée, on sera délivré où qu’on soit. Quelle est donc mon idée en vous parlant ainsi ? C’est seulement, adeptes, que je vous vois avoir toutes ces pensées qui vous font courir en cherchant, sans que vous puissiez les arrêter, tombant ainsi dans les vains pièges que vous tendent les anciens. Adoptez mon point de vue, adeptes : tranchez la tête du Buddha de rétribution et celle du Buddha de métamorphose. Les Bodhisattva qui ont pleinement satisfait aux dix étapes de leur carrière, sont comme des salariés. Ceux qui ont atteint l’éveil d’identité ou l’éveil merveilleux, sont des gaillards mis à la cangue et chargés de chaînes. Les saints Arhat et les Buddha-pour-soi, sont comme ordures des latrines ; l’éveil et le Nir-vâna, comme pieux à attacher les ânes. C’est seulement, adeptes, parce que vous n’êtes pas parvenus à concevoir la vacuité de toutes les pratiques prescrites aux Bodhisattva pour trois périodes cosmiques incalculables, qu’il y a en vous cet obstacle qui vous obstrue. Jamais rien de pareil chez un véritable religieux, lequel ne sait que “liquider ses actes anciens au fur et à mesure des conditions”. Il s’habille au hasard ; lorsqu’il veut marcher, il marche ; lorsqu’il veut s’asseoir, il s’assied. Il ne lui vient pas la moindre pensée d’aspirer au fruit de Buddha ou de le rechercher. Et pourquoi ? Un ancien l’a dit : “Pour qui veut rechercher le Buddha en faisant des actes, le Buddha sera grand pronostic de naissances et de morts. ” »

 

Note du traducteur :

 

Le « rayonnement subtil » est celui de l’esprit « un » (qui s’identifie au « sans-esprit » ou au « sans-pensée » du Tch’an).

« Salarié » est devenu dans le Tch’an une injure courante, qui se retrouve souvent dans les textes de la fin des T’ang.

Pieux à attacher les ânes : image – courante dans le Tch’an – de l’esclavage causé par l’attachement à des idéaux extérieurs.

 

e. « Vénérables, le temps est précieux, mais vous ne pensez qu’à vous agiter comme les vagues de la mer, recourant à d’autres pour apprendre le Dhyâna, pour apprendre la Voie, ne voulant connaître que des noms et des phrases, cherchant le Buddha, cherchant les patriarches, cherchant des amis de bien, et vous livrant à des spéculations. Ne vous y trompez pas, adeptes ! Vous avez un père et une mère, c’est tout. Que cherchez-vous de plus ? Essayez donc de retourner votre vision vers vous-mêmes ! Un ancien l’a dit : “Yajñadatta croyait avoir perdu sa tête ; S’il eût cherché le repos de l’esprit, il aurait été sans affaires. ” Tout ce qu’il vous faut, vénérables, c’est vous comporter le plus ordinairement du monde. Pas tant de manières ! Il y a certains coquins chauves, ignorants du bien et du mal, qui prétendent voir des esprits, voir des démons, qui font des signes du doigt à l’est ou des traits à l’ouest, qui aiment à parler du beau temps et de la pluie. Pour toute cette engeance viendra le jour de rendre compte, et ils avaleront des boules de fer brûlant devant le vieux Yama ! Des fils et des filles de bonnes familles se voient envoûter par cette bande de renards sauvages et de larves malignes. Pour ces gnomes aveugles viendra le jour où l’argent de leur grain leur sera réclamé ! »

Mazu : le Cœur, c’est le Bouddha

30/03/2022

 Mazu : le Cœur, c’est le Bouddha

L'Eveil de Mazu

 

Pendant l’ère Kaiyuan (717-742) de la dynastie des Tang, Mazu s’exerça à la méditation au monastère de la Transmission de la Loi (Chuanfa yuan) du pic Heng. Il y rencontra l’abbé Rang qui vit aussitôt qu’il était un bon ustensile pour la doctrine. Huairang lui demanda un jour : « Révérend, dans quel but êtes-vous assis en méditation ? » Le maître répondit : « Pour devenir bouddha. » (Huai)rang prit alors un morceau de brique et se mit à le polir devant l’ermitage de Mazu. Le maître demanda : « Que voulez-vous faire en polissant ce morceau de brique ? » Huairang répondit : « Je la polis pour en faire un miroir. » Le maître dit : « Comment peut-on obtenir un miroir en polissant une brique ? » Huairang répondit : « Si l’on ne peut obtenir un miroir en polissant une brique, comment peut-on devenir bouddha en restant assis en méditation ? » Le maître demanda : « Alors, que dois-je faire ? » Huairang lui répondit : « Il en est comme d’un buffle attelé à une charrette. Si la charrette n’avance pas, doit-on fouetter le buffle ou la charrette ? » Le maître resta sans réponse.

 

(Huai)rang poursuivit : « Désires-tu apprendre à être assis en dhyāna (méditation) ou à être assis en bouddha ? Si tu veux apprendre à être assis en dhyāna, sache que le dhyāna ne relève ni de la position assise ni de la position couchée. Si tu veux apprendre à être assis en bouddha, sache que le Bouddha n’a pas de caractéristiques déterminées. Au sein du dharma de l’absence de résidence, ne fais écho ni à l’obtention, ni au détachement. Si tu es assis en bouddha, tu tues le Bouddha. Si tu t’attaches à la notion de position assise, tu n’atteindras pas la vérité absolue. » Après avoir reçu cet enseignement, le maître eut l’esprit ravi comme s’il eut bu le nectar le plus exquis. 

 

Prêche de Mazu : le Cœur, c’est le Bouddha

 

Un jour, Mazu s’adressa à l’assemblée en ces termes : « Vous tous avez la conviction que le Cœur est le Bouddha. C’est parce que le Cœur est le Bouddha que le grand maître Bodhidharma est venu du sud de l’Inde jusqu’en Chine pour transmettre la doctrine du Cœur unique du véhicule supérieur, et ainsi vous éveiller tous. À l’aide du Laṅkāvatārasūtra, il a imprimé du sceau la terre du Cœur des êtres, de crainte que vous ne gardiez votre esprit inversé et n’ayez foi en cette doctrine du Cœur unique, inné en chacun de nous. Le Laṅkāvatārasūtra a pour base la quintessence des paroles du Bouddha et pour méthode d’enseignement l’absence de méthode. Ainsi, ceux qui recherchent la Loi ne doivent rien rechercher. Il n’est pas de bouddha en dehors du Cœur, il n’est pas de Cœur en dehors du Bouddha. Ne vous attachez pas au bien, ne rejetez pas le mal, ne vous appuyez pas sur les deux extrêmes de la pureté et de l’impureté. Ainsi vous comprendrez que la nature des fautes commises (anupalabhya) est Vacuité. Les pensées ne peuvent être atteintes, car elles n’ont pas de nature propre. Le triple monde n’est que le Cœur. L’univers et ses myriades de formes ne sont que le sceau de la Loi unique. Toutes les formes que l’on voit sont des visions du Cœur. Le Cœur n’existe pas en soi, il existe à travers les formes. Mais à chaque fois que vous parlez du Cœur, comprenez que les phénomènes et l’Absolu sont sans obstruction réciproque. Ainsi en est-il du fruit de l’éveil. Ce qui est produit par le Cœur est appelé forme. Lorsqu’on sait que la forme est vide, la production devient non-production. Ayant compris le sens de cela, vous pouvez agir selon les circonstances, vous vêtir, vous nourrir, entretenir longuement l’embryon saint et vivre en accord avec le spontané. Je n’ai rien d’autre à vous enseigner.

 

Écoutez ma stance :

 

"La terre du Cœur s’exprime selon les circonstances, L’Éveil n’est qu’apaisement. Phénomènes et Absolu ne s’obstruent pas, Production et non-production sont simultanées. "

 

 

 

La Voie 

 

Un moine demanda un jour à Mazu : « Comment doit-on cultiver la Voie ?

 

— Mazu : La Voie ne relève pas de la culture. Si l’on dit que la Voie peut être cultivée, une fois la culture accomplie, il y a à nouveau destruction, et l’on est semblable à un auditeur (śravaka). Si l’on dit que la Voie ne peut être cultivée, l’on est semblable à un être ordinaire.

 

— Le moine : Par quelle sorte de compréhension peut-on atteindre la Voie ?

 

— Mazu : La nature propre est originellement parfaite. Celui qui ne stagne pas dans les phénomènes bons ou mauvais est appelé “celui qui cultive la Voie”. S’attacher au bien, rejeter le mal, contempler la vacuité, entrer en contemplation (samādhi), tout cela n’est que créations (de l’esprit). Ceux qui recherchent la Voie à l’extérieur s’en éloignent sans cesse de plus en plus. Il leur suffit d’épuiser les pensées du Cœur de ce triple monde ; mais qu’une seule pensée subsiste dans le Cœur, et la racine fondamentale de la transmigration dans le triple monde demeure. Lorsque cette seule pensée disparaît, la racine fondamentale de la transmigration est éliminée et l’on obtient le trésor précieux et suprême du Roi de la Loi. Depuis d’innombrables ères cosmiques, les pensées fausses des êtres ordinaires, leurs ruses, leur fausseté, leur orgueil et leur arrogance sont unis au corps de l’Unité. Il est dit dans le (Vimalakīrti) sūtra : “Ce corps est un assemblage de nombreux dharma. Quand il naît, ce sont seulement les dharma qui naissent ; quand il périt, ce sont seulement des dharma qui périssent. Quand ces dharma naissent, ils ne se disent pas ‘je nais’, quand ils périssent, ils ne pensent pas : ‘je péris’.”

 

Lorsque la pensée d’avant, la pensée d’après et la pensée du milieu ne sont pas reliées entre elles, chaque pensée est dans l’extinction (nirvāṇa) et l’on appelle cela : “samādhi du sceau de l’océan” (sagaramudrasamādhi), qui englobe toutes choses, pareil à l’océan auquel retournent les cent mille cours d’eau qui, bien que différents, sont tous l’eau de l’océan à la saveur unique et comprenant toutes les saveurs. Celui qui demeure dans le vaste océan se fond à tous les cours d’eau, celui qui se baigne dans ce vaste océan utilise toutes les eaux. Alors que l’auditeur est à la fois éveillé et égaré, l’être ordinaire est à la fois égaré et éveillé. L’auditeur n’a pas compris que le Cœur saint ne comporte fondamentalement ni causalité, ni degrés, ni pensées fausses. Ainsi, il cultive la cause pour réaliser le fruit et demeure pendant vingt mille ou quatre-vingt mille ères cosmiques dans le samādhi de la Vacuité. Bien qu’il soit déjà éveillé, cet éveil est un égarement. Tous les bodhisattvas considèrent que c’est là être en proie aux souffrances de l’enfer. L’auditeur, ayant sombré dans la Vacuité et stagnant dans l’extinction (nirvāṇa), ne voit pas la nature de bouddha.

 

Si un être de racine supérieure rencontre un ami de bien (kalyāṇamitra) capable de le diriger, il comprendra par ses paroles qu’il n’y a pas d’étapes ni de stades et sera subitement éveillé à sa nature originelle. Il est dit dans un soûtra : “Les êtres ordinaires ont le Cœur inversé, les auditeurs, non.” Ainsi on parle d’éveil par rapport à l’égarement, mais puisqu’il n’y a originellement pas d’égarement, il n’y a pas non plus d’éveil. Tous les êtres, depuis un nombre incommensurable de kalpa, ne sont jamais sortis du samādhi de l’essence de la doctrine (dharmatā). Tout en résidant en permanence dans ce samādhi, ils mangent, se vêtissent, discutent, répondent. En définitive, le fonctionnement des organes des sens et tous les actes sont l’essence de la doctrine. Ceux qui ne savent pas retourner à la source s’attachent aux noms, poursuivent les phénomènes, de sorte que s’élèvent passions erronées et pensées fausses, et ils cultivent toutes sortes de karma. Mais pour qui est capable en une seule pensée de retourner à la source, son être entier devient le Cœur saint.

 

Que chacun d’entre vous parvienne à son propre Cœur, ne vous attachez pas à mes paroles. Même si j’étais éloquent et parlais de sujets aussi innombrables que les grains de sable du Gange, le Cœur n’augmenterait pas ; même si aucun discours n’était prononcé, le Cœur ne diminuerait pas. Ce qui parle d’obtention, c’est votre Cœur, ce qui parle de non-obtention, c’est aussi votre Cœur. De même si vous multipliez votre corps, émettez de la lumière, accomplissez les dix-huit miracles, cela ne vaut pas de faire retourner le moi à la cendre éteinte. Les cendres éteintes, même arrosées, sont sans vitalité, comme un auditeur qui cultive fictivement la cause pour réaliser le fruit. La cendre éteinte, pas encore arrosée, a vraiment de la force, comme le bodhisattva dont le karma et la Voie sont mûrs et purs, et qui n’est pas affecté par tous les maux. Ainsi, si je commence à parler du Canon bouddhique en trois corbeilles, de l’enseignement puissant de l’Ainsi-venu, je parlerai sans fin pendant des ères cosmiques aussi innombrables que les grains de sable du Gange, ce sera comme un crochet qui sans cesse vous accroche. Mais si vous avez pris conscience du Cœur saint, il n’y aura pas d’autre affaire, et vous vous tiendrez constamment dans ce trésor précieux. » 

 

Le Cœur

 

Quelqu’un parmi la foule assemblée demanda : « La Voie n’a pas à être cultivée, mais elle ne doit pas être souillée. Qu’entend-on par souillure ? » (Mazu répondit :) « On parle de souillure lorsque le Cœur de production et de destruction crée les destinées. Si vous voulez avoir une appréhension directe de la Voie, sachez que le Cœur ordinaire est la Voie. Qu’entend-on par Cœur ordinaire ? C’est celui qui ne crée pas, ne fait pas de discrimination entre ce qui est et n’est pas, est sans attachement et sans détachement, sans notion d’ordinaire et de sainteté, d’annihilation et de permanence. Il est dit dans un soûtra : “Ce ne sont ni des actes d’homme ordinaire, ni des actes de saint, mais des actes de bodhisattva.” Ainsi, à présent, que ce soit dans la marche, l’immobilité, en position assise ou couchée, il vous suffit de réagir aux choses selon les circonstances, et vous serez dans la Voie. La Voie est le domaine absolu (dharmadhātu), de même toutes les fonctions merveilleuses de la Voie aussi innombrables que les grains de sable du Gange sont le domaine absolu. S’il n’en était pas ainsi, pourquoi parlerait-on du procédé et de la méthode de la terre du Cœur ? Pourquoi parlerait-on de lampes inépuisables ? Tous les dharma sont le dharma du Cœur. Tous les noms sont les noms du Cœur. Toutes choses naissent du Cœur, le Cœur est la base des dix mille choses. Il est dit dans un soûtra : “Qui connaît le Cœur et parvient à l’origine est dénommé auditeur.” Tous les noms sont égaux, toutes les significations sont égales, toutes les choses sont égales, elles sont l’Unité pure et sans mélange. Si l’on demeure à chaque instant libre au sein de l’enseignement, l’on se tient dans le domaine absolu (dharmadhātu) et tout est alors dans le domaine absolu, l'on se tient dans l'ainsité et tout est l'ainsité. Si l'on se tient dans l'Absolu, toutes les choses sont l'Absolu, si l'on se tient dans le phénoménal, toutes les choses sont le phénoménal. Que lorsque les éléments s'élèvent, l'Absolu et le phénoménal ne soient pas distincts. Si l'on parvient à ces merveilles sans quitter l'Absolu, tout n'est alors que changement du Coeur. Il en est comme de la lune : ses reflets sont multiples, mais la lune véritable est unique. De même, les eaux de source sont nombreuses, mais la nature de l'eau est unique. Les phénomènes du monde sont multiples, mais la Vacuité est une. Il existe plusieurs théories, mais la sagesse sans obstruction est unique.

 

Toutes les sortes d'édification proviennent du Coeur unique. (Si l'on a compris cela), on peut alors laisser surgir les choses, les balayer, les utiliser avec merveille; tout devient notre propre demeure. S'il n'en était ainsi, quel genre d'homme serait-on ?

 

Tous les dharma sont les dharma de la bouddhéité. Tous les dharma sont la délivrance. Toute chose sont l'ainsité. Que ce soit durant la marche, en position assise, debout ou couchée, tout devient d'une inconcevable utilité, sans qu'il soit nécessaire d'attendre le moment propice ou favorable. Il est dit dans un soutra : "Le Bouddha est omniprésent". Le Bouddha est celui qui est bienveillant, plein de sagesse, qui excelle à aller jusqu'au fond de sa nature, détruit tous les doutes et toutes les illusions des êtres; tranche les idées d'être et de non-être ainsi que toutes sortes de liens, celui qui a épuisé les passions, les notions d'état ordinaire et de sainteté, celui pour qui les notions d'être humain et de choses sont vides. Il tourne sans cesse la roue de la Loi, il transcende le monde relatif; ses actes sont sans obstructions, ou comme les rides de l'onde qui naissent et disparaissent : telle est la grande extinction (nirvana). Lorsque l'être est liée, on parle de tathagatagarbha.  Lorsqu'il est libéré, on parle de Corps de la Loi (dharmakaya) purifié. Le Corps de la Loi est infini. Sa substance n’augmente ni ne diminue ; il est grand ou petit, carré ou rond, il manifeste une forme en réponse aux éléments, comme le reflet de la lune dans l’eau. Vaste est son utilisation. Il n’est pas érigé sur une base, il n’épuise pas les différents modes d’agir, ne réside pas dans le non-agir. L’agir est l’utilisation des écoles du non-agir, le non-agir est l’appui des écoles de l’agir. Mais il ne réside pas dans l’appui. C’est pourquoi l’on dit : “L’ainsité-vacuité ne s’appuie sur rien.” Tel est le sens ultime de la production et destruction du Cœur. Tel est le sens ultime de l’ainsité qu’est le Cœur. Le Cœur, qui est l’ainsité, est comparable au miroir clair reflétant les objets. Le miroir est une métaphore pour le Cœur, les objets, une métaphore pour les dharma. Si le Cœur s’accroche aux dharma, il demeure à l’extérieur. Les causes primaires et secondaires mènent alors à la production et à la destruction. Si le Cœur ne s’accroche pas aux différents dharma, c’est l’ainsité.

 

L’auditeur entend et voit la nature de bouddha. L’œil du bodhisattva voit la nature de bouddha et parvient à la non-dualité qualifiée de “nature d’égalité” (samatā). Les natures ne sont pas différentes en elles-mêmes, c’est dans leur utilisation qu’elles se différencient. Dans l’égarement apparaissent les différentes connaissances (vijñāna). Dans l’éveil apparaît la sagesse intuitive (prajñā). Lorsqu’on est en accord avec l’Absolu, on parle d’éveil, lorsqu’on est en accord avec les phénomènes, on parle d’égarement. Être égaré, c’est avoir perdu le Cœur originel et sa propre demeure. Être éveillé, c’est être éveillé à sa nature originelle et à sa propre demeure. À partir du moment où l’on est éveillé, on l’est pour toujours, et l’on ne retourne pas à l’égarement, tel le soleil qui une fois levé ne peut plus être obscurci. La sagesse intuitive est le soleil levant, qui ne cohabite pas avec les souillures qui représentent l’obscurité. Étant éveillé au Cœur et restant dans cet état de conscience, les pensées fausses ne naissent plus. Puisque les pensées fausses ne naissent plus, l’on a atteint la Loi éternelle qui existe depuis toujours, ici et maintenant. Il n’y a plus ni culture fictive de la Voie, ni assise en dhyāna, ni pratique. C’est le dhyāna pur de l’Ainsi-venu. Si, dès maintenant, vous voyez la justesse de ce principe, vous ne créerez plus les différents karma et vivrez selon les circonstances en réagissant aux choses qui se présentent. »

Houang-po : la méthode de l'esprit un

24/03/2022

Houang-po : la méthode de l'esprit un

I

 

"Tous les Bouddhas et tous les êtres vivants ne sont autres que l'esprit un : il n'est pas d'autre méthode spirituelle. Depuis des temps sans commencement, cet esprit, jamais venu à l'existence, n'a jamais cessé d'exister; ni bleu ni jaune, sans forme ni aspect, il ne relève ni de l'être ni du non-être, ni de l'ancien, ni du nouveau; il n'est ni long ni court, ni grand ni petit, au-delà de toute possibilité d'être perçu ou considéré comme un objet : Le voici, réalité en soi. Mais à la première considération, on divague ... Illimité et insondable, on dirait l'espace vide.

Ainsi, cet esprit un est le Bouddha, et entre le Bouddha et les êtres vivants il n'est pas de différence. Cependant, les êtres vivants cherchent toujours ailleurs en s'attachant à des caractères particuliers, et en cherchant, il en viennent à tout perdre, car en envoyant leur idée du Bouddha à la recherche du Bouddha et leur esprit à la recherche de l'esprit, même à corps perdus pendant des kalpas, ils ne peuvent aboutir à rien. Ils ignorent que le Bouddha apparaît spontanément à celui qui arrête de l'évoquer en se dégageant du processus de la pensée. [...]

Cet esprit clair et pur ressemble à l'espace vide, car en aucun point il n'a de forme particulière. Susciter un état d'esprit particulier par le biais des pensées, c'est dévier de la substance des choses et s'attacher à des caractères particuliers. Or, il n'y a jamais eu, depuis des temps sans commencement, de "Bouddha attaché aux particularités". [...]

Le Bouddha et les êtres vivants sont indistincts en l'esprit un qui, comme l'espace vide, n'est jamais confus et ne se dégrade pas. [...]

Il y en a qui considèrent le Bouddha en lui prêtant les signes particuliers d'être pur, lumineux et libre et les être vivants en leur prêtant les signes particuliers d'êtres impurs, obscurs et enchaînés au samsara. Toutefois, ceux qui s'expliquent les choses de la sorte n'atteindront jamais l'Eveil même après d'innombrables kalpas, parce qu'ils s'attachent à des caractères particuliers.

Dans cet esprit un, donc, il ne reste plus la moindre réalité à trouver, car l'esprit est le Bouddha. De nos jours, les adeptes qui ne se sont pas éveillés à cet esprit en sa substance ne font que produire pensée sur pensée, chercher le Bouddha à l'extérieur et pratiquer en s'attachant à des caractères particuliers. C'est là une mauvaise méthode et non la Voie de l'Eveil.

 

 

II

 

Il vaut mieux honorer un seul adepte du non-esprit que les Bouddhas de tous les espaces. Pourquoi ? Parce que le non-esprit est l'absence de tout état d'esprit particulier. [...] On n'y trouve ni sujet ni objet, ni lieu ni orientation, ni aspect ni forme, ni gain ni perte. Ceux qui se hâtent n'osent pas s'engager dans cette méthode. Ils ont peur de tomber dans le vide sans plus avoir à quoi se raccrocher. Alors, ayant scruté l'abîme, ils reculent et, tous sur le même modèle, ils partent en quête de connaissances et d'opinions. C'est pourquoi, ceux qui recherchent les connaissances et les opinions sont (nombreux) comme des plumes, mais ceux qui s'éveillent à la Voie, (rares) comme une corne. [...]

Au delà de tous les aspects particuliers,  les êtres vivants et les Bouddhas n'y sont plus distincts et il suffit de connaître ce non-esprit pour atteindre l'ultime. Sans accéder directement au non-esprit, les adeptes pourraient s'exercer pendant des kalpas qu'ils n'arriveraient jamais au terme de la Voie. Enchaînés aux bonnes actions propres au trois véhicules, ils ne peuvent pas se libérer. Cependant, pour attester cet esprit, il faut plus ou moins de temps. Il y en a qui parviennent au non-esprit en écoutant l'enseignement rien qu'un instant. Il y en a d'autres qui y parviennent au terme des dix aspects de la foi, des dix activités, des dix stations et des dix décades. Il y en a encore qui y parviennent en atteignant la dixième terre. Restez aussi longtemps que vous le pouvez dans le non-esprit. Vous n'aurez alors plus rien à cultiver, plus rien à attester.

En réalité, il n'y a rien à trouver, mais la réalité n'est pas le néant. Celui qui y parvient en un instant et celui qui y parvient à la dixième terre ont exactement le même mérite, sans que l'un soit superficiel et l'autre profond; car sans être parvenu au non-esprit, on ne fait que peiner en pure perte pendant des kalpas.

Faire le bien et faire le mal, c'est s'attacher à des caractères particuliers. Produire du mal en y croyant, c'est subir le samsara pour rien. Faire le bien en y croyant, c'est se donner beaucoup de mal pour pas grand chose. Tout cela ne vaudra jamais le fait de reconnaître soi-même sa propre méthode spirituelle rien qu'en m'écoutant. Cette méthode c'est l'esprit, parce qu'en dehors de l'esprit, il n'est pas de méthode. Cet esprit est la méthode, car en dehors de la méthode, il n'est pas d'esprit. Bien que tout naturellement ce esprit soit non-esprit, le non-esprit n'a pas non plus d'existence en tant que telle. Amener l'esprit au non-esprit, c'est encore accorder l'existence à l'esprit. Une silencieuse coïncidence suffit pour que s'arrête le discours intérieur. C'est pourquoi il est dit que :

 

" Lorsqu'aux mots la route est coupée,

Les activités mentales s'arrêtent"

 

Cet esprit est notre primordialement pure bouddhéité, que tous les hommes détiennent. Tout ce qui grouille et a une âme forme avec les Bouddhas et les Bodhisattvas une seule et même substance. C'est seulement parce que nous nous méprenons à différencier que nous créons toutes sortes d'actions entraînant réaction.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Zuo chan, la méditation assise non assise

05/12/2021

Zuo chan, la méditation assise non assise

Yi Duan :

 

La parole est blasphème, le silence est mensonge.

Au-delà de la parole et du silence, il y a une issue.

 

Le premier patriarche du chan chinois, Da Mo, a préconisé, tout le monde le sait, le bi guan comme expédient principal :

 

Toutes les causes externes cessent,

Plus aucune pesanteur mentale

L'esprit semblable à un mur

Le Tao peut alors être vu.

 

Depuis, chaque courant pratique "son" bi guan, la "contemplation du mur". A sa façon ... Les uns s'assoient devant un mur, les autres ferment les murs des paupières, d'autres encore se mettent en état de mur, certains s'apprêtent à traverser un mur ou à la gravir, les derniers tournent le dos au mur ou s'appuient dessus pour "piquer un roupillon". Voilà que Da Mo nous a plongés dans les ténèbres et que nous nous trouvons emmurés. Afin de ne pas méditer stupidement, nous aurions dû nous remémorer l'avertissement du Shang shu qui affirme : "Si vous n'étudiez pas, vous vous retrouverez le nez contre un mur".

 

Ma Zu Dao Yi :

 

Ma Zu passait toutes ses journées assis en dhyana (méditation assise). Son maître Huai Jang le remarqua et le questionna : "que cherches-tu assis comme cela ?"

- Mon souhait le plus cher est d'atteindre l'état de  Bouddha.

Sur ce, le maître ramassa une brique qui traînait et se mit à la frotter énergiquement avec un morceau de pierre. 

Ma Zu demanda : "Que cherchez-vous donc à faire là, maître ?"

- J'essaie de la rendre semblable à un miroir.

- Maître, il est impossible en la polissant de faire de cette brique un miroir.

- De même pour toi, Ma Zu. Rester assis comme tu le fais ne te rendra jamais semblable à un Bouddha.

- Comment dois-je m'y prendre alors ?

- Eh bien, c'est comme lorsqu'on conduit un chariot, s'il n'avance pas, fouettes-tu le chariot ou le buffle ?

 

[...] Maintenant la citation d'un maître d'autrefois :

 

Avec intrépidité laissez-vous aller jusqu'en bord de falaise et

précipitez-vous dans l'abîme avec détermination et courage.

Après être mort, vous revivrez. Telle est la vérité !

 

Il est donc possible de traduire, aussi bizarre que cela paraisse, bi guan par "contempler en état de précipice" ou encore "garder l'esprit vigilant comme à l'à-pic d'une falaise".

 

De toute façon, pour les sceptiques accrochés à "leur" bi guan authentique, précisons que si Da Mo avait voulu dire "contemplation du mur" il aurait de préférence dû l'écrire sous la forme guan bi. Certains utilisent même la forme mian bi pour préciser "méditation devant un mur" ou encore "être tourné face au mur". Une autre tentative de traduction pourrait être : contempler depuis les hauteurs, voir loin et avoir conscience de la modification de la vision qui en découle, ou pourquoi pas "abîme contemplatif" . Qu'y a-t-il d'autre en effet que chuter ? Oui, "chuter vers le haut", te est bi guan ! [...]

 

On voit à la lueur de ces torches que le zuo chan, le dhyana assis, est quelque chose de très vivant, et sans doute n'est-il pas assis du tout. Nous voulons dire qu'il est possible, après tout, d'être assis debout, debout assis, immobile ou en mouvement assis. Une assise psychique qui pourrait faire le lien avec ding (la concentration" et aussi avec jing (l'attention). Ding, jing, zuo chan, bi guan se complètent ainsi les uns les autres.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'Eveil selon le Chan ou "tourner le dos à l'objet"

05/12/2021

L'Eveil selon le Chan ou "tourner le dos à l'objet"

 

L'affirmation centrale dont se gargarise une certaine faune spiritualisante est celle qui consiste à clamer qu'il faut "tuer l'ego". Nous aimerions bien que ces nouveaux élus nous expliquent comment il est possible de converser avec autrui, d'acheter une botte de carottes ou de retrouver sa voiture stationnée dans un garage souterrain, sans Ego ? L'Ego selon le Chan, est une fonction qui se prend pour un individu. C'est un procédé pratique de perception, d'interprétation, de sélection, de convergence, de simplification des flux d'informations qui ne cessent de surgir et de prendre forme à travers les portes des sens. [...]

 

Ces flux complexes, entremêlés, finissent par former une sorte de rapport à soi, de superstructure fictive mais pratique, que nous revendiquons comme étant "nous", êtres-en-tant-que-distincts du reste du monde. Le "je" n'est donc qu'une façon dont l'esprit s'y prend pour faire en sorte que les expériences soient centralisées et permettent de réagir, de s'adapter et de survivre. En cours de route ceci a fini par faire émerger, se concrétiser, voir se concrétionner un "masque" (ethymologie de persona, masque de théatre qui recouvre toute la tête) plus vraie que nature, que nous prenons définitivement pour "nous". "Tout est aggrégat", affirme le bouddhisme. Qu'est ce que nous alors, selon eux ? Nous, c'est avant tout et à l'origine de tout :

 

1. un corps, premier agrégat,

2. qui capte quelque chose, un percept : second agrégat,

3. quasi simultanément décodé en sensation positive, négative ou neutre : troisième agrégat,

4. l'intellection est en route, les associations d'idées aussi : quatrième agrégat,

5. "J'ai perçu ceci, différent de moi" : cinquième agrégat.

 

Cette théorie primitive et étonnamment moderne, se nomme théorie des wu yun ou des cinq skandha.[...]

 

Une fois cela compris, intellectuellement au moins, oublions cette quête stérile de l'éradication d'un moi fictif. Oublions aussi, à vrai dire, le culte totalitaire du très médiatisé "développement personnel", servi à toutes les sauces depuis quelques années. Sapons l'illusion centrale et les énergies considérables, qui étaient occupées à la faire perdurer coûte que coûte, feront tout naturellement en sorte de nous libérer l'intelligence, de nous rendre disponible à l'autre et de dissoudre notre obsession égocentrée. Nous devrions être alors en état de voir le "comique dramatique", de cette recherche d'un "ego développé" et aussi, bien plus important, de celle d'un "ego éveillé".[...] Un maître affirme qu'"il n'y a rien en dehors du mental, rien non plus sur lequel on puisse oeuvrer et rien en définitive qui doive être illuminé. L'esprit n'est pas un objet qui peut être saisi ni tué, il n'y a rien à purifier ni à éradiquer, rien non plus à vider ou à nettoyer". Alors quoi ? Seul, un changement de niveau peut renverser le seau, telle est wu nian "non-pensée", et wu xin, "non-mental", wu wo ou fei wo "non-soi" !

 

Non-Demeure 

 

L'Eveil, quoi qu'il soit ou non, est associé dans nos esprits orientalisés au terme nirvana, sorte de paradis ou d'état paradisiaque absolu à atteindre, selon les vues profanes. Pourtant l'étymologie même de ce terme, sans parler des explications et commentaires" sur sa signification, le situe immédiatement dans le domaine supra-mondain. Nirvana peut en effet être traduit par "sortie de l'épaisse forêt", "établissement au cœur du non-construit". Voilà qui change la perspective : "samsara et nirvana non deux"...

 

Aphorisme chan :

 

L'illusion et l'absolu ne sont point différents.

Tant qu'on est dans l'erreur, l'absolu est illusion.

Pour qui s'est éveillé, l'illusion devient l'absolu.

 

Lankavatarasutra :

 

La nature propre de toute chose n'est qu'humaines paroles. L'imaginaire n'existe pas non plus. Le nirvana est semblable à un rêve. On ne discerne rien qui chemine dans le samsara, rien qui s'éteigne (dans le nirvana). (...) Les esprits puérils pensent être des éveillés, mais le Tathagata ne se dit ni qu'il est Eveillé ni qu'il confère l'Eveil. 

 

L'Eveil, la "grande Affaire", qu'est ce donc ? Et où le chercher ? Un maître zen a déclaré à ce sujet qu'il n'y a pas de personne éveillée, seulement une activité éveillée. On peut avoir été tenté de découvrir cette "libération" par la doctrine, puis par l'ascèse, enfin surtout par l'intelligence, affinée à l'extrême. Pourtant il manque encore un pas, un "non-pas", un saut, une cabriole au sommet du mât de 100 pieds, puisque même l'intelligence, même l'intelligence prajnique, nous voulons dire, ne suffit pas. [...]

 

Chacune des traditions, bouddhiste, tantriste, taoïste ou brahmaniste, propose non seulement son propre chemin de libération, mais a, en sus, essayé de mettre des mots, de définir ce qui était atteint. On la nomma ainsi "masse indifférenciée de sapience", masse illimitée de conscience", "irradiante conscience infinie", "pensée sans mesure", "conscience invisible, resplendissante et sans limite". Le taoïsme proposa, lui, une "conscience suprême de transformation", le tantrisme s'aventurant même, de son côté, jusqu'à une "ultime réalité".

Tous ces qualificatifs, pour le bouddhisme originel et pour le chan, sont caducs car embués de dualité. Bref ils sont toujours conditionnements. Notre propos même, du simple fait de ses tentatives pour dire ce qui ne le peut, est le premier à tomber sous les coups de cette critique.[...]

 

Le chan a retenu la leçon du Bouddha et sa règle du lia nian, "déposer voire éradiquer les mots", défendue bec et ongles par ses patriarches, n'a d'autre raison d'être que de nous faciliter la tâche, car la voie du dhyana est un art exigeant et délicat. Ainsi la grande majorité d'entre nous somme voués à l'échec parce que nous nous engluons tôt ou tard dans une compréhension qui, même intuitive, même pré-conceptuelle, même subtilisée au possible, se fige en coagulations nommées béatitudes, libération, éternité, expérience transcendante, ultime réalité ... autant d'écrans infranchissables, ersatz de dualité.

 

Wu si wu guan : bu guan shi pu ti

(Ni méditation ni contemplation : absence de tout cela telle est Bodhi)

 

L'"idée" purement contemplative justement, affirment les Eveillés, c'est qu'on aboutit jamais à une ultime réalité, à une réalité absolue, sion on restitue dans la conscience profonde la dualité qu'on était sur le point d'évincer, on ferme une porte. [...] Toute formulation, toute mise en mots, nous enferme donc dans une identification et plus subtilement encore, même si l'on ne conceptualise pas, le risque demeure qu'il reste une sorte de trace, un parfum de quelque chose qui pourrait...[...]

 

Qu'il y ait donc quelque chose ou non, cela ne nous concerne pas, c'est "l'homme sans affaire" de Yi Xuan, wu wei zhen ren, c'est la vacuité. "La Grande Affaire" du bouddhisme consiste ainsi à détruire toute idée ou sentiment qu'il y ait quelque chose, c'est la purification total, la purgation de tout ce qui pourrait prendre racine et sur lequel on établirait une intelligence des choses, c'est "demeurer" sans fin ni but en la non-demeure. 

 

 

 

 

 

 

 

 

Wu nian, la pensée non-pensée

29/11/2021

Wu nian, la pensée non-pensée

 

La pensée discursive est un outil essentiel pour l'homme, sa survie et son adaptation au réel. Elle est l'expression et la matrice même de l'intelligence. "Mais trop c'est trop !" témoignent les Anciens. L'excès du fonctionnement de cette pensée spéculative (specula : miroir / pensée qui reflète) entraîne des déséquilibres, des dysfonctionnements, pour l'humain et la grande Nature dont il est un maillon. [...] Pour la tradition, tout se passe comme si l'ego (et la pensée spéculative) était "une fonction qui s'est prise pour un individu", d'où les notions de non-pensée, wu nian ou encore l'association des trois morphènes fei si liang, "considérer sans penser".

 

Dans la recension la plus ancienne des prajnaparamita on trouve mention cittam acittam, la  "pensée non-pensée ", traduit parfois par "conscience qui est absence de conscience ".

 

De même, dans le célèbre Vimalakirtinirdesasutra, il est posé une pensée originellement et naturellement pure, non différente de la tathatâ (Ainsité, zhen ru). Selon Vimalakirti, cette pensée qui ne s’écarte pas de la tathatâ est une simple non-existence (abhâvamâtra), une pensée non-pensée. Dans le Vajrasamâdhisûtra le Jin gang san mei jing », texte chinois antérieur au VIIe siècle et d’inspiration taoïste, on trouve déjà plusieurs notions importante comme wu nian (non-pensée), wu xin (apparenté à wu nian), dhyâna "mobile" (dong) et "immobile" (bu dong), shou xin (proche du terme shou yi taoïste, "garder l’Un"), qui feront fortune dans l’école chan. Dans d’autres textes, en particulier ceux des écoles vibhajyavâdin et darstantika, également dans la lignée de Vasumitra, on parle d’une « pensée subtile », sukshmacitta, sukshmasukshma, "toute subtile", xi xin en chinois.

 

Ailleurs, on évoque une "pensée non manifeste", aparisphutamanovijñâna, une différenciation qui ne se manifeste pas, une discrimination non discriminante, une « connaissance sans différenciation », nirvikalpajñâna. Le célèbre Asanga, de son côté, affirme qu’il s’agit "ni d’une pensée ni d’une non-pensée", son frère Vasubandhu d’"une pensée exiguë". Dans les textes de l’école yogâchâra (Mahâyâna), wu nian est en relation avec l’âlayavijñana, traduit par Lilian Silburn par "conscience de tréfonds", l’inconscient bouddhique ; c’est la pensée subtilisée à l’extrême qui parfume à l’état de germe l’âlayavijñana.

 

Les taoïstes et les adeptes du tian tai utilisent le terme de yi nian, "pensée-une" et Shen Hui (Chen-houei), septième patriarche du Chan, parle, pour qualifier wu nian, "d’absence de pensée au sein même de la pensée". Au concile de Lhassa, est signalé le fait que wu nian est moins un non-pensé qu’une "production instantanée et ininterrompue", nian nian, pensée après pensée, instant après instant, pensée-éclair spontanée. En chinois, on parle de wei shi, « conscience externe », c’est la vijñaptimâtratâ sanskrite des vijñanavâdin décrite comme « activité qui fait seulement connaître, sans plus », impersonnelle conscience d’ainsité.

 

Bref, il apparaît que cette "non-pensée", ce "non-mental", wu nian/wu xin, est en fait une pensée, car absence de pensée signifierait mort, mais une pensée discrète, "toute menue", sans notion, pensée pure, un oubli ou "un dépôt de la pensée au sein même de la pensée", comme disent les taoïstes. En sanskrit, elle est traduite par a-smrti "non-attention vigilante" et par acitta "non-mental", en chinois wu xin. Certains donnent la traduction anâtman, ou plus précisément nairâtmya (insubstantialité) pour wu nian.

 

Hui Neng Da Shi (chan du sud) :

 

Qu'est ce que wu nian ? Wu nian c'est percevoir tous les dharma sans s'y coaguler. C'est être partout et ne demeurer nulle part. Votre Nature étant constamment vide, faites en sorte que les six voleurs, qui vont et viennent par les six portes des sens en direction des six poussières, n'y soient ni attachés ni détachés et circulent en toute liberté. Voilà le samadi de prajna. La Libération en soi est pratique de wu nian.

L'attention

28/11/2021

L'attention

Il est ainsi possible de percevoir en "grande largeur" sans jamais fixer le yi (idée, pensée, intention, dessein, visée, sentiment, envie, ambiance, nuance, coloration). Concentration est vision centralisée, attention vision périphérique. L'un est maîtrise, l'autre dessaisissement. On peut même affirmer qu'il s'agit, au contraire, d'épouser la forme mouvante du yi, d'utiliser cette caractéristique même sans la brider, en faire non une faiblesse mais une force : principe clairement taoïste, aller dans le sens de la Nature. [...]

 

Le yi continu et mouvant, stable et disponible, réceptif, caractérise l'état d'attention. Dans cet état, le yi ne cesse de percevoir sans saisir, rien n'est obstacle et cela permet d'intégrer cette attitude au milieu de la fournaise du monde, de "planter des lotus dans le feu" comme le dit un stance traditionnelle.[...]

 

Les découvertes réalisées par des générations de pratiquants ont révélé un état yang du fonctionnement de l'esprit et un autre yin.

Le yang, ici, serait l'attitude concentrative, volontariste, un peu violente et externe qui réduit le champ perceptif, le resserrant sur un support fixe, toujours identique, c'est "aller chercher", ding

 

Le yin, c'est l'attention diffuse, large, réceptive. C'est recevoir, accueillir, l'esprit ouvert perceptif, mobile et centré en même temps, à l'écoute de nombreuses perceptions sans perte du zhong, le "centre.

 

Xi Yun de Huang Bo :

 

Maintenant veillez simplement, à tout moment, que vous soyez en marche ou arrêtés, assis ou couchés, à vous appliquer au wu nian (sans pensée) et sans différentiation,. Soyez sans appui et sans dépendance (yi yi), sans demeure fixe. Laissez-vous aller au hasard (ren yun) comme viennent les choses, tel un idiot (yu).

 

En réalité, l'esprit aux prises avec lui-même passe d'abord par une phase concentrative : au sens propre exclusive. Si l'application de cette présence de la conscience est soutenue suffisamment longtemps de manière appropriée, unifiant en elle souplesse et détermination, détente et fermeté, elle débouche spontanément sur un feuilletage de ce même état. Ce qui s'avérait monolithique, presque lisse, cette concentration appliquée, cette protection contre les pensées dispersantes, finit par se perméabiliser, jusqu'à se libérer progressivement de son support sans pour autant les perdre, sans pour autant glisser vers la déliquescence psychique. Et alors "tout se passe comme si" la conscience de l'espace et du temps se modifiait.

Après une focalisation nécessaire, comme la descente qui ramasse les eaux de la conscience entre les parois rétrécissantes d'un entonnoir, notre temps et notre espace se scellant de plus en plus étroitement à l'instant, sans violence, ni saisie, en dépossession de soi, d'instant en instant, on en vient progressivement à un ré-élargissement de cette conscience. On débouche sur une autre qualité d'être où il y a de plus en plus d'espace intérieur car le temps psychologique s'est transformé, il s'est ralenti. Et plus le temps se ralentit, plus l'espace nous "vastifie" à son tour, dans une détente disponible, dans un dépôt de la charge au monde, dans un désinvestissement efficace pourtant.

 

Enseignement du Vénérable Xu Yun :

 

Si la conscience du temps est présente

lors du din (samadhi - absorption), ce n'est pas ding !

 

[...] L'état attentif créé l'impression d'un dédoublement, d'une profondeur de champ physiquement et psychologiquement perçue, vécue, depuis l'arrière et le haut de la tête : il y a perception sans centre, conscience sans bénéficiaire. D'aucuns parlent d''inconscient chan".

 

La concentration et l'attention s'appliquent à la respiration, aux sensations (par exemple dans la marche), au mental (dans la méditation), à toute chose ou non-chose (dans la contemplation). La tradition regroupe tout cela sous l'expression "trois actes, quatre postures", c'est à dire corps, voix, mental, et assise, déplacement, allongement, se tenir debout.

 

Enseignement traditionnel :

 

La respiration, comme la présence ou la méditation, ne sont que des expédients : inutile de s'y attacher. Qu'il faille s'y appliquer c'est certain. Mais sans exclusive. Ils sont juste là pour servir de support, de terre du coeur, de substrat pour que puissent s'enraciner et fleurir les qualités de l'esprit qui s'auto-investigue. La concentration est nécessaire, comme l'est le fait de creuser progressivement pour que l'eau surgisse soudainement : c'est en tout cas, ce qu'affirme Shen Hui, partisan pourtant de l'approche subitiste. Mais la concentration cultivée pour elle-même ne mène nulle part, si ce n'est au pouvoir et donc à la cristallisation, à la coagulation. La concentration ne lamine pas le bénéficiaire, ne décapite pas le wo (je) illusoire, il reste toujours "quelqu'un" de concentré, "quelqu'un" différent de l'état ordinaire, un bénéficiaire qui commerce avec la denrée concentrative, un "maîtriseur". La continuité de la présence cultivée d'instant en instant est, elle-même, suspecte car chargée d'effort et de temporalité, échos de l'immixtion de l'ego, d'où l'avertissement traditionnel de "ne point attacher un instant qui passe à un autre instant".

Lorsque l'état d'attention divisée dissout le centre fictif, nommé par convenance "nous", les choses importantes émergent alors. Là, débute le royaume de la subjectivité pure, subjectivité revendiquée et incontournable, qui mène dans les territoires vierges de la confusion, de l'entre-deux chargé de promesses. Il est crucial de ne jamais quitter les voies de l'ordinaire et du simple. La pratique adéquate fuit les excentricités, l'excellence et les qualités particulières. Rien de plus difficile, en effet, que le sans-trace, de délicat que la légèreté : comment ne laisser aucune empreinte dans la neige immaculée qui se dépose sur les cimes de l'instant ordinaire incarné ? Il y faut dépossession et désintéressement. Le passeur du fleuve a déclaré : "Ne vous planquez pas, même dans le sans-trace !"

 

 

 

 

 

 

 

La concentration

28/11/2021

La concentration

 

[...] Ding gong, la "maîtrise de la concentration" est selon le bouddhisme un passage obligé sur le chemin du Tao. De nombreux types d'ascèse débutent par un entraînement concentratif. Dans le Chan il est appliqué au mouvement en premier lieu et à l'assise en second ou en parallèle. Jeter les gens dans l'assise sans préparation est la cause non seulement de nombreux abandons, mais aussi d'accidents, physiques ou psychiques, sans parler de l'étroitesse d'esprit qui, la plupart du temps en découle.

 

Hui Neng, le sixième maître du "chan des patriarches" censé proposer une approche immédiate et sans support, préconise pourtant, et dès les premiers chapitres de son Tan Jing (Sutra de l'Estrade), cette méthode de concentration : 

 

L'unique pratique de ding est, à tout instant, que l'on marche, que l'on soit assis, debout ou couché, la pratique constante de zhi xin, l'esprit droit.

 

Le sutra le plus important en matière de concentration et d'attention est le Mahasatipatthanasutra, le Da nian chu jing, le "grand sutra de la présence de l'attention. [...] Aucun des discours du Bouddha (même celui de Bénarès), n'est autant prisé des bouddhistes, d'Asie du Sud-Est en particulier. Le Bienheureux a déclaré lui-même qu'il contenait à lui-seul les clés menant au but.[...] Ce texte fondamental du bouddhisme originel proclame :

 

Il n'y a qu'un seul sentier, ô moines, conduisant à la purification des êtres, à la conquête des douleurs et des peines, à l'anéantissement des souffrances physiques et mentales, à l'obtention de la conduite droite, ) la réalisation du nirvana, ce sont les quatres sorte d'établissement de l'attention.

 

Dam, premier patriarche chinois, ajoute quand à lui :

 

Le lieu où l'on marche est le lieu de l'Eveil, le lieu où l'on est couché est le lieu de l'Eveil, le lieu où l'on est assis est le lieu de l'Eveil, le lieu où l'on se tient debout est le lieu de l'Eveil. Lever ou abaisser le pied constitue le lieu de l'Eveil.

 

[...] L'attention fait référence à un autre état d'esprit, relié à la concentration mais différent, "comme deux faces d'une même pièce". La concentration-attention est au coeur du bouddhisme, c'est l'axe, le carburant de la machinerie bouddhique. Chaque école la pratique à sa manière. Parfois la pratique de la concentration est exclusive, d'autres fois elle est infuse.

 

Voici, à travers quelques citations des avertissements sur ding soulignant l'inconvénient d'un excès ou d'un exclusivisme de la concentration :

 

Bai Zhang Huai Hai :

 

Ce qui est retenu par le pouvoir de ding s'échappe à l'improviste pour surgir dans un autre contexte.

 

Le maître Hong zhi Zheng Jue :

 

Pour extirper le mal et contrecarrer l'ambition, il faut leur laisser une route ouverte. Fermer toute les issues serait comme boucher tous les trous de souris pour les empêcher d'y entrer. Elles rongent alors toutes les bonnes choses à leur portée.

 

[...] Ces avertissements précieux pointent du doigt le fait qu'un dressage du psychisme dans connaissance est cause de tous les désordres et s'avère, en définitive, diamétralement opposé à l'apaisement du corpspsychisme. Malgré ces réserves d'usage, concluons avec le Huang ding jing, "le classique taoïste de la Cour jaune" : 

 

Nul besoin d'aide divine pour devenir immortel,

la concentration, année après année,

et l'accumulation des énergies y suffisent !

 

Veille constamment, jour et nuit, et tu seras Immortel.

 

 

 

 

 

 

 

 

Lettre de Bassui au seigneur Nakamura

05/09/2021

Lettre de Bassui au seigneur Nakamura

Vous me demandez comment pratiquer le zen en vous référant à cette phrase d’un sutra : « L’Esprit, n’ayant pas de demeure fixe, doit couler librement. » Il n’y a pas de méthode précise pour atteindre l’illumination. Si vous vous contentez de regarder directement dans votre nature essentielle, sans vous en laisser détourner, la fleur de l’Esprit fleurira. C’est ce que veut dire la phrase que vous avez citée, et qui résume à elle seule des milliers de propos tenus par des bouddhas et des patriarches. L’Esprit est la vraie nature des choses, transcendant toutes les formes. La vraie nature est la Voie.

 

La Voie est le Bouddha. Le Bouddha est l’Esprit. L’Esprit n’est ni à l’extérieur ni à l’intérieur, ni entre les deux. Il n’est ni être ni néant, ni non-être ni non-néant, ni Bouddha, ni esprit, ni matière — c’est pourquoi il est dit « sans demeure ». Cet Esprit voit les couleurs par les yeux et entend les sons par les oreilles. Cherchez directement ce maître !

 

Un ancien maître du zen a dit : « Le corps, composé des quatre éléments essentiels, ne peut ni entendre ni comprendre ce sermon. La rate, l’estomac, le foie, la vésicule biliaire ne le peuvent pas non plus, pas plus que le vide de l’espace. Alors, qui entend et comprend ? » Si votre esprit reste attaché à des formes ou à des sentiments quels qu’ils soient, s’il est influencé par le raisonnement logique de la pensée conceptuelle, vous êtes aussi loin de la vraie connaissance que le Ciel l’est de la Terre.

 

Comment mettre un terme d’un seul coup aux souffrances de la transmigration ? Dès que vous voulez progresser, vous vous perdez dans le raisonnement, mais si vous renoncez, vous tournez le dos au vrai chemin. Si vous n’avancez ni ne reculez, vous devenez un mort vivant. Mais si, en dépit de ce dilemme, vous videz votre esprit de toute pensée et poursuivez votre zazen, vous finirez par être éclairé et par comprendre la phrase : « L’Esprit, n’ayant pas de demeure fixe, doit couler librement. » À l’instant vous saisirez le sens de tous les dialogues du zen aussi bien que la signification profonde et subtile de tous les sutras.

 

Le laïc Ho ayant demandé à Baso : « Qu’est-ce qui transcende tout dans l’univers ? » Baso répondit : « Je te le dirai lorsque tu auras bu d’une seule gorgée les eaux du Fleuve de l’Ouest. » À l’instant même, Ho connut l’illumination. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela explique-t-il la phrase « L’Esprit, n’ayant pas de demeure fixe, doit couler librement » ou cela s’adresse-t-il à celui qui lit ceci ? Si vous ne comprenez toujours pas, recommencez à vous demander : « Qu’est-ce qui entend ? » et découvrez-le à cet instant précis ! Le problème de la transmigration est d’une importance capitale et le monde va vite. Le temps est précieux, car il n’attend pas.

 

Votre propre Esprit est par nature bouddha. Les bouddhas sont ceux qui ont compris cela. Les autres sont des êtres vivants ordinaires. En dormant, en travaillant, debout ou assis, demandez-vous : « Qu’est-ce que mon propre Esprit ? » en plongeant votre regard dans la source où naissent les pensées. Quel est le sujet qui, en cet instant même, perçoit, pense, bouge, travaille, avance ou recule ? Pour le savoir vous devez aller jusqu’au bout de votre question. Mais même si vous n’accédez pas à cette connaissance dans votre vie présente, vous le ferez, grâce à vos efforts, dans votre prochaine existence.

 

En vous livrant au zazen, ne pensez pas en termes de bien et de mal. N’essayez pas d’empêcher les pensées de naître. Demandez-vous seulement : « Qu’est-ce que mon propre Esprit ? » Cette interrogation sans réponse vous conduira finalement dans un cul-de-sac où votre pensée sera mise en échec. Continuez pourtant encore, et l’esprit qui raisonne s’évanouira lui-même et vous n’aurez plus conscience que du vide. Lorsque cette conscience elle-même s’effacera, vous comprendrez qu’il n’y a pas de bouddha extérieur à l’Esprit ni d’Esprit extérieur au bouddha. Alors, pour la première fois, vous découvrirez que lorsque vous entendez vraiment et que lorsque vous ne voyez pas avec vos yeux vous voyez vraiment les bouddhas du passé, du présent et de l’avenir. Mais ne vous attachez pas à tout ce que je vous dis là, faites-en l’expérience par vous-même !

 

Qu’est-ce que votre propre Esprit ? La nature originelle de chacun est le Bouddha. Mais les hommes en doutent, ils cherchent le Bouddha et la Vérité en dehors de leur Esprit et, de ce fait, ils n’atteignent pas l’illumination, se laissant désespérément entraîner dans le cycle de la réincarnation, dans le karma du bien ou du mal. La source de tout esclavage karmique est l’erreur, c’est-à-dire les pensées, les sentiments et les perceptions qui naissent de l’ignorance. Débarrassez-vous d’eux et vous serez délivré. De même que les cendres qui recouvrent un feu de braise sont dispersées lorsqu’on souffle sur elles, de même ces illusions se disperseront une fois que vous connaîtrez votre vraie nature.

 

En pratiquant le zazen, ne maudissez pas vos pensées et ne vous laissez pas séduire par elles. En tournant votre esprit vers l’intérieur, regardez en leur source, et les sentiments et les perceptions trompeuses qui sont à leur origine s’évanouiront. Cela n’est pourtant pas la connaissance de soi-même, même si votre esprit devient lumineux et vide comme le ciel, si vous ne faites plus de différence entre l’intérieur et l’extérieur. Prendre cela pour la connaissance serait confondre mirage et réalité. Continuez à chercher quel est cet esprit, en vous, qui entend. Votre corps physique, composé des quatre éléments premiers, est un fantôme sans consistance et pourtant, en dehors de lui, il n’y a pas d’esprit. L’espace vide ne peut ni voir ni entendre — et pourtant quelque chose en vous distingue des sons. Qu’est-ce donc ? Lorsque cette question vous dévore complètement, la discrimination entre bien et mal, la conscience de l’être ou du vide s’évanouissent comme une lumière s’éteignant dans la nuit. Bien que vous n’ayez plus conscience de vous-même, vous pouvez encore entendre et savoir que vous existez. Essayez tant que vous voudrez de découvrir qui entend, vos efforts échoueront et vous vous trouverez dans une impasse. Et soudain votre esprit connaîtra une grande illumination et il vous semblera surgir d’entre les morts, riant et battant des mains. Pour la première fois vous saurez que l’Esprit lui-même est bouddha. Si quelqu’un me demandait : « À quoi ressemble l’esprit-de-bouddha ? » je répondrais : « Les poissons jouent dans les arbres, les oiseaux volent au fond de la mer. » Qu’est-ce cela signifie ? Si vous ne le comprenez pas, regardez dans votre propre Esprit et demandez-vous : « Quel est le maître qui voit et qui entend ? » Ne perdez pas votre temps ; il n’attend personne.

Les dix images de la capture du buffle de Kuoan Shiyuan

18/08/2021

Les dix images de la capture du buffle de Kuoan Shiyuan

Les dessins originaux et leurs commentaires sont attribués à Kakuan Shien (Kuo-an, Shih-Yuan), un maître du zen chinois du XIIe siècle. Il existe des versions antérieures de quatre, cinq et de huit dessins, où le bœuf devient progressivement plus blanc, le dernier dessin représentant un simple cercle. Cela signifiait que la connaissance de l’Unité (c’est-à-dire l’effacement de toute notion de « moi » et d’« autrui ») était le but ultime du zen. Mais Kakuan ajouta deux images au cercle pour montrer que l’adepte du zen vraiment accompli vit dans le monde quotidien et se mêle avec une parfaite liberté d’esprit aux autres hommes, que sa compassion incite à suivre la Voie du Bouddha. A noter que c’est cette version qui a été la plus popularisée au Japon.

 

La version de Kuonan présente une vision "subitiste" qui est également le champ d'expérimentation d'INDIVIDUUM, où l'Eveil est une expérience soudaine qui, à un certain moment, se produit. Mais surtout, la Réalité (le Soi) et la réalité illusoire (le monde ordinaire) sont saisis simultanément. Il y a identité de ces deux choses, et il n'y a donc aucune raison de donner plus d'importance à l'une plus qu'à l'autre, car Réalité et réalité illusoire sont les deux faces d'un même pièce.

 

 

1. Chercher le Bœuf

 

 

 

Le Bœuf n’est jamais vraiment égaré, donc pourquoi le chercher ? Ayant tourné le dos à sa vraie nature, l’homme ne peut la voir. À cause de ses erreurs, il a perdu le Bœuf de vue. Soudain, il se trouve devant un labyrinthe de routes qui s’entrecroisent. L’avidité et la peur s’emparent de lui, les idées de bien et de mal le menacent de toutes parts.

 


Perdu dans la forêt, effrayé par la jungle, il cherche le Bœuf qu’il ne trouve pas. Le long des larges rivières sombres et sans nom, dans d’épais fourrés de montagne, il suit de nombreux sentiers. Las, le cœur lourd, il poursuit sa recherche de cette chose qu’il ne peut encore trouver. Le soir, il entend les cigales craqueter dans les arbres.

 

2. Trouver les empreintes

 

 

 

Grâce aux sutras et aux enseignements, il discerne les empreintes du Bœuf. Il a appris que, de même que des vases d’or de forme différente sont tous faits du même or, de même chaque chose est une manifestation du Moi. Mais il est incapable de distinguer le bien du mal, le vrai du faux. Il n’a pas vraiment franchi la barrière mais il commence à apercevoir les empreintes du Bœuf.

 

Il a vu d’innombrables empreintes de pas dans la forêt et au bord de l’eau. Voit-il là-bas l’herbe foulée ? Même les plus profondes gorges des plus hautes montagnes ne peuvent cacher le museau de ce Bœuf qui se dresse vers le ciel.

 

 

 

3. Première apparition du Bœuf

 

 

 

 

S’il écoute attentivement les bruits de chaque jour, il accédera à la connaissance et, à cet instant, il verra la Source même. Les six sens ne se distinguent pas de cette Source, qui est présente en chaque activité, comme le sel l’est dans l’eau. Lorsque la vision intérieure est convenablement centrée, on se rend compte que ce qui est vu est identique à la Source.

 


Un rossignol chante sur une branche, le soleil brille sur les saules frissonnants. Voici le Bœuf, où pouvait-il se cacher ? Cette tête splendide, ces cornes imposantes, quel artiste pourrait les peindre ?

 

 

 

4. Attraper le Bœuf

 

 

 

Aujourd’hui, il a rencontré le Bœuf, qui avait longtemps cabriolé dans les champs, et il l’a attrapé. Le Bœuf s’est si longtemps ébattu en liberté qu’il n’est pas facile de lui en faire perdre l’habitude : il continue à rêver à l’herbe odorante, il est encore entêté et déchaîné. Si l’homme veut le domestiquer complètement, il devra utiliser son fouet.

 


Il doit saisir fortement la corde et ne pas la lâcher, car le Bœuf a encore des tendances malsaines. Tantôt il fonce vers les hauteurs, tantôt il flâne dans un ravin brumeux.

 

 

5. Domestiquer le Bœuf

 

 

 

Une pensée en entraîne une autre et encore une autre. L’illumination apporte la connaissance du fait que ces pensées ne sont pas irréelles, car même elles naissent de notre vraie nature. C’est seulement parce que l’erreur subsiste qu’on les croit irréelles. Cet état d’erreur n’a pas son origine dans le monde objectif mais dans notre propre esprit.

 

Il doit tenir fermement la corde et ne pas permettre au Bœuf de vagabonder, faute de quoi il pourrait s’enfuir vers des refuges boueux. Bien gardé, il devient propre et gentil, Et suit de bon gré son maître, sans être à l’attache.

 

 

6. Ramener le Bœuf à la maison

 

 

Le combat est terminé, « gagner » ou « perdre » n’affecte plus l’homme. Il fredonne la chanson du bûcheron et joue sur sa flûte les simples chansons des enfants du village. Monté sur le dos du Bœuf, il regarde sereinement les nuages. Sa tête ne se détourne pas [dans la direction des tentations]. Même si on essaye de le troubler, il reste calme.

 

Libre comme l’air sur le dos du Bœuf, il rentre gaiement à la maison dans le brouillard du soir, avec son grand chapeau de paille et sa cape. Où qu’il aille, une brise fraîche l’accompagne, tandis que dans son cœur règne une profonde tranquillité. Ce Bœuf n’a pas besoin d’un seul brin d’herbe.

 

 

 

 

7. Le Bœuf oublié, le Moi seul existe

 

 

Il n’y a pas de dualité dans le Dharma. Le Bœuf est la nature originelle de l’homme : il l’a enfin compris. Plus besoin de collet lorsque le lièvre est capturé, ni de filet lorsque le poisson est pris. De même que l’or séparé de la boue et que la lune lorsqu’elle a percé les nuages, un rayon de Lumière éclatante brille éternellement.

 

C’est seulement sur le Bœuf qu’il a été capable de rentrer chez lui. Mais voici que le Bœuf a disparu, et l’homme reste seul et serein. Le soleil rouge brille haut dans le ciel, tandis qu’il rêve paisiblement. Et là, sous le toit de chaume, son fouet et sa corde ne servent plus à rien.

 

 

8. Le Bœuf et le Moi oubliés

 

 

Tous les sentiments trompeurs ont disparu, de même que les idées de sainteté. L’homme ne s’attarde pas à penser : « Je suis un bouddha », et il dépasse rapidement le stade où l’on pense : « Et maintenant je me suis libéré du sentiment orgueilleux de n’être pas un bouddha. » Même les mille yeux (de cinq cents bouddhas et patriarches) ne pourraient discerner en lui de qualité spécifique. Si des centaines d’oiseaux parsemaient sa chambre de fleurs, il ne pourrait que se sentir honteux de lui-même.

 

Forêt, corde, Bœuf et homme appartiennent au Vide. Si vaste et infini est le ciel d’azur qu’aucun concept, quel qu’il soit, ne peut l’atteindre. Un flocon de neige ne peut survivre sur un feu ardent. Lorsque cet état d’esprit est atteint, enfin vient la compréhension de l’esprit des anciens patriarches.

 

9. Retour à la source

 

 

Depuis le commencement il n’y a pas eu fût-ce un grain de poussière [pour souiller la Pureté essentielle]. L’homme observe la montée et le déclin de la vie dans le monde en s’installant modestement dans un état de sérénité inébranlable. Ce va-et-vient de la vie n’est pas illusion ou fantôme, mais manifestation de la Source. Pourquoi alors serait-il nécessaire de lutter pour quoi que ce soit ? Les eaux sont bleues, les montagnes vertes. Seul avec lui-même, il observe le changement incessant des choses.

 

Il est retourné à l’Origine, revenu à la Source, mais c’est en vain qu’il a marché. C’est comme si, à présent, il était aveugle et sourd. Assis dans sa hutte, il n’aspire plus aux choses extérieures. Les rivières serpentent d’elles-mêmes, les fleurs rouges sont naturellement rouges.

 

 

 

10. Se rendre au marché avec des mains secourables

 

 

La porte de son cottage est fermée et même le plus sage ne peut le trouver. Son panorama mental a finalement disparu. Il va son chemin, sans s’efforcer de suivre les pas des anciens sages. Portant une gourde, il se rend au marché ; appuyé sur son bâton, il rentre chez lui. Il conduit les aubergistes et les marchands de poisson sur la Voie du Bouddha.

 

Poitrine nue, pieds nus, il arrive sur la place du marché. Couvert de boue et de poussière, comme il sourit largement ! Sans recourir à des pouvoirs surnaturels, il fait fleurir soudain des arbres morts.