Eveille-toi d'abord par toi-même, ensuite, cherche un maître !

(Dicton Chan)

 

Les cinq variétés du zen

22/06/2022

Les cinq variétés du zen

Si vous n’apprenez pas à les distinguer entre elles, vous courrez le risque de vous tromper quant à la pratique correspondant à la nature de votre aspiration personnelle et au degré de votre détermination.

 

Cet article reprend des causeries de Hakuun Yasutani dans le livre "Les trois piliers du Zen" de Philippe Kapleau. 

La vérité est que, parmi les nombreuses formes du zen, certaines sont profondes et certaines superficielles, certaines conduisent à l’illumination et certaines non. On dit qu’au temps du Bouddha il y avait quatre-vingt-dix ou quatre-vingt-quinze écoles de philosophie ou de religion, dont chacune avait son type particulier de zen et différait légèrement des autres.

 

Toutes les grandes religions ont quelque rapport avec le zen, car religion implique prière et prière appelle concentration de l’esprit. Les enseignements de Confucius et de Mencius, de Lao-tseu et de Tchouang-tseu comprennent tous une part de zen et le zen concerne beaucoup d’activités différentes, comme la cérémonie du thé, le nô, le kendo, le judo. Au Japon, depuis la restauration Meiji, il y a moins de cent ans, jusqu’à nos jours, on a vu apparaître des enseignements et des disciplines où entrent des éléments du zen. Je citerai seulement les méthodes de méditation d’Okada et d’Emma.

 

Récemment, un certain Tempu Nakamura s’est fait l’avocat convaincu d’une forme de zen se réclamant du yoga indien. Plutôt que de m’étendre sur ces innombrables méthodes de concentration, je me propose de vous parler des cinq principales variétés du zen définies par Keiho-zenji, l’un des premiers maîtres du zen en Chine, dont il me semble que la classification est toujours valable et utile. Extérieurement, ces cinq formes de zen diffèrent à peine entre elles par la position des jambes, des mains, la régulation de la respiration, mais elles ont en commun trois éléments fondamentaux : la posture assise, le contrôle du souffle et la concentration ou l’unification de l’esprit. Les débutants ne doivent pourtant pas perdre de vue qu’elles se distinguent nettement par la substance et le but, en sorte que chacune implique une pratique appropriée à l’objectif visé par chacun de vous.

 

Le zen que nous appelons bompu ou « zen ordinaire », sans contenu philosophique ou religieux, est destiné à chacun et à tous. C’est un zen pratiqué à seule fin d’améliorer la santé physique et mentale. Comme il ne peut en aucun cas faire de mal, n’importe qui peut le pratiquer, quelles que soient ses convictions religieuses et même s’il n’en a aucune. Le zen bompu a pour but de soulager les maux de nature psychosomatique et d’améliorer la santé en général. On y apprend la concentration et le contrôle de l’esprit. La plupart des gens ne songent jamais à essayer de contrôler leur esprit et, malheureusement, cette discipline de base ne fait pas partie de l’éducation contemporaine, n’entrant pas dans ce qu’on appelle l’acquisition du savoir. Pourtant, sans elle, nous avons peine à retenir ce que nous apprenons parce que nous l’apprenons mal, en gaspillant notre énergie. En outre, cet excellent exercice de l’esprit vous rendra mieux capables de résister à des tentations auxquelles vous étiez enclins à céder et à rompre des liens qui vous ont longtemps enchaînés. Du fait que les trois éléments fondamentaux de l’esprit — intellect, affectivité, volonté — se développent harmonieusement, il résulte un enrichissement de la personnalité et un renforcement du caractère. Cela dit, bien qu’il soit de loin plus bénéfique pour l’esprit que la lecture d’innombrables ouvrages sur la morale et la philosophie, le zen bompu est incapable de résoudre le problème de l’homme et de son rapport avec l’univers, car il ne peut avoir raison de l’idée erronée que l’homme ordinaire se fait de lui-même lorsqu’il se considère comme essentiellement différent ou distinct de l’univers.

 

La deuxième forme de zen est appelée gedo. Gedo signifie littéralement « voie extérieure » et implique donc, du point de vue bouddhiste, d’autres enseignements que celui du bouddhisme. Il s’agit donc d’un zen religieux et philosophique mais non point d’un zen bouddhiste. Le yoga hindou, le quiétisme confucéen, les pratiques contemplatives chrétiennes appartiennent tous à la catégorie du zen gedo. Celui-ci est souvent pratiqué également pour cultiver divers pouvoirs ou dons supranormaux ou hors d’atteinte pour l’homme ordinaire. Tempu Nakamura, dont j’ai déjà parlé, est capable, dit-on, de faire agir des gens sans faire un geste ou dire un mot. La méthode d’Emma a pour but de permettre de se tenir, pieds nus, sur des lames tranchantes ou d’hypnotiser des oiseaux. Tous ces exploits sont rendus possibles par le joriki, pouvoir particulier que donne la pratique acharnée de la concentration spirituelle et dont je vous parlerai plus longuement dans une autre causerie. Pour l’instant, je vous rappellerai seulement qu’un zen dont le seul objectif est le joriki utilisé à de telles fins n’est pas un zen bouddhiste. Certains pratiquent également le zen gedo dans l’espoir de renaître, au Ciel, après la mort. Le bouddhiste zen n’entend pas mettre en cause ce genre de conviction, mais il croit préférable d’être né dans le monde humain et d’y pratiquer le zazen à seule fin de devenir finalement un bouddha. Avant de vous parler des trois autres formes du zen, je vais vous indiquer à présent une nouvelle méthode de concentration, qui consiste à suivre la respiration avec l’œil de l’esprit. Cessez de compter vos inspirations et vos expirations et efforcez-vous seulement de les suivre en essayant de les visualiser clairement.

 

Le troisième type de zen est le shojo, qui signifie littéralement « Petit Véhicule » (Hinayana). Ce véhicule est celui qui vous portera d’un état d’esprit (l’erreur) à un autre (l’illumination). On le dit « petit » parce qu’il n’est fait que pour un seul voyageur ; peut-être pourrions-nous le comparer à une bicyclette. Le Grand Véhicule (Mahayana) ressemblerait plutôt à une voiture ou à un autobus : il emporte aussi les autres. Le shojo est donc un zen qui ne tend à la paix spirituelle que de celui qui s’y adonne. Ce zen-là est bouddhiste mais il n’est pas en accord avec le plus haut enseignement du Bouddha. C’est plutôt un zen commode pour ceux qui ne sont pas capables de saisir la signification la plus profonde de l’illumination du Bouddha, c’est-à-dire le fait que l’existence est un tout indivisible, chacun de nous embrassant et incarnant la totalité du cosmos. Cela étant, il s’ensuit que nous ne pouvons atteindre une véritable paix de l’esprit en ne cherchant que notre propre salut et en restant indifférents à celui des autres. Il y a pourtant des individus — dont certains d’entre vous qui m’écoutez font peut-être partie — qui ne peuvent arriver à croire à la réalité d’un tel monde. Bien qu’on leur répète que le monde relatif des distinctions et des contraires auquel ils restent attachés est un monde illusoire, le produit de leurs vues erronées, ils ne peuvent se débarrasser de celles-ci. À ceux-là, le monde semble intrinsèquement mauvais, placé sous le signe du péché, du conflit, de la souffrance, de la mort infligée ou subie, et leur désespoir les fait aspirer à lui échapper, et la mort leur semble même préférable à la vie. Mais supprimer la vie de quelque façon et dans quelques circonstances que ce soit est le plus inadmissible des péchés, car il condamne celui qui le commet à d’interminables souffrances, au cours d’innombrables existences ultérieures, en raison de l’inexorable loi du karma. La mort n’est donc pas le terme et ce que cherchent ceux dont je parle est un moyen d’éviter de renaître, une mort qui ne soit pas suivie de renaissance. Le zen shojo fournit une réponse à cette aspiration. Il a pour objectif la suppression de toute pensée, de telle façon que l’esprit se vide complètement et atteigne un état appelé mushinjo, où toutes les fonctions des sens sont éliminées et où la faculté de conscience est suspendue. Tout le monde, par la pratique, peut cultiver cet état. Si la chose ne s’accompagne pas du désir de la mort, on peut y accéder pendant une période limitée — disons une heure ou deux, un ou deux jours — voire même indéfiniment, auquel cas la mort s’ensuit naturellement, sans souffrance et, c’est le plus important, sans renaissance. Ce processus est exposé de façon détaillée dans un ouvrage de philosophie bouddhiste intitulé le Kusharon.

 

La quatrième forme du zen est appelée daijo. C’est le zen du « Grand Véhicule » (Mahayana) et un véritable zen bouddhiste, car il a pour objectif le kensho-godo, c’est-à-dire la faculté de voir en notre nature essentielle et d’appliquer la Voie à notre vie quotidienne. C’est à l’intention de ceux qui sont en mesure de comprendre la signification de l’illumination du Bouddha, qui ont le désir de dépasser leur conception illusoire de l’univers et de connaître la Réalité absolue et indifférenciée que le Bouddha a enseigné cette forme de zen. Le bouddhisme est essentiellement une religion de l’illumination. Après avoir lui-même connu le satori, le Bouddha a passé quelque cinquante ans à enseigner aux hommes à voir clair et à « réaliser » leur vraie nature. Ses méthodes ont été transmises de maître à disciple jusqu’à nos jours. On peut donc dire qu’un zen ignorant, niant ou minimisant le satori n’est pas le véritable zen bouddhiste daijo.

 

Dans la pratique de celui-ci, le premier objectif est de s’éveiller à sa véritable nature, mais après l’illumination on comprend que le zazen est plus qu’un moyen d’atteindre celle-ci : c’est la réalisation de cette nature véritable. Dans cette forme du zen, il est facile de considérer (à tort) le zazen comme un simple moyen. Toutefois, un maître avisé précisera dès l’abord que le zazen est en réalité la réalisation de notre nature innée de bouddha et non point seulement une technique pour atteindre l’illumination. S’il en était autrement, il s’ensuivrait qu’après le satori le zazen deviendrait inutile. Mais comme l’a dit Dogen-zenji, c’est le contraire qui est vrai : plus profonde est l’illumination, plus grand est le besoin de la pratique du zazen.

 

Le zen saijojo, enfin, est le « Véhicule Suprême », le point le plus haut du zen bouddhiste et son couronnement. Il a été pratiqué par tous les bouddhas du passé — notamment Çakyamuni et Amida. Il est l’expression de la Vie Absolue, de la vie sous sa forme la plus pure. C’est le zazen que Dogen-zenji recommandait par-dessus tout. Il n’implique aucune aspiration au satori ni à quelque autre objectif du même genre. Nous l’appelons shikan-taza. Dans cette pratique suprême, les moyens et la fin se confondent. Le zen daijo et le zen saijojo sont, en fait, complémentaires. La secte Rinzaï donne la prépondérance au premier, la secte Soto au second. Dans le saijojo, pratiqué correctement, on a la ferme conviction que le zazen est la réalisation de la vraie nature de l’homme et, en même temps, la conviction que le jour viendra où on en prendra clairement conscience. Conséquemment, il n’est pas besoin de s’efforcer consciemment d’atteindre l’illumination. Aujourd’hui, beaucoup d’adeptes de la secte Soto estiment que, du fait que nous sommes tous, de manière innée, des bouddhas, le satori n’est pas nécessaire. Cette erreur profonde ramène le shikan-taza, qui est normalement la plus haute forme de zazen, aux dimensions du zen bompu

 

Shikan signifie « rien que », ta signifie « frapper », et za « être assis ». Le shikan-taza est donc une pratique où l’esprit se concentre intensément sur la seule posture assise. Dans ce type de zazen, il n’est que trop facile pour l’esprit d’être distrait, dès lors qu’il n’est pas aidé par le contrôle de la respiration ou par la méditation d’un koan. En conséquence, dans le shikan-taza, l’esprit doit être à la fois sans hâte et en même temps fermement assis, comme le mont Fuji, mais il doit aussi être en éveil, tendu comme la corde d’un arc.

 

Le shikan-taza est un état d’éveil et de concentration, comparable à celui d’un homme confronté avec la mort. Imaginez que vous êtes engagés dans un duel au sabre, comme ceux qui se pratiquaient dans l’ancien Japon. Vous observez votre adversaire avec une attention qui ne se relâche pas. Si votre vigilance faiblissait, fût-ce une seconde, vous seriez aussitôt touchés à mort. La foule se rassemble pour suivre le combat. N’étant pas aveugles, vous voyez les spectateurs du coin de l’œil, et, n’étant pas sourds, vous les entendez, mais pas un instant votre esprit ne se laisse distraire par ces impressions sensorielles. Cet état ne peut durer longtemps. En fait, vous ne devez pas pratiquer le shikan-taza pendant plus d’une demi-heure de suite. Après trente minutes, levez-vous et marchez en rond (kinhin) avant de vous rasseoir.

 

Si votre shikan-taza est authentique, au bout d’une demi-heure vous serez couverts de transpiration, même en hiver dans une pièce non chauffée, à cause de la chaleur engendrée par cette intense concentration. À la différence d’un duelliste amateur, un maître maniait son sabre avec aisance, mais il arrivait aussi qu’il eût à faire les plus grands efforts, en raison d’une maîtrise imparfaite, pour défendre sa vie. Il en va de même dans le shikan-taza. Au début, la tension est inévitable, mais avec le temps et la pratique cette forme de zazen, tout en restant pleinement attentive, devient moins contraignante. Et de même qu’en cas de danger le maître dégaine son sabre sans effort et attaque sans hésitation, de même l’adepte du shikan-taza se concentre sans contrainte, l’esprit en éveil. Mais n’imaginez pas un instant que cet état puisse être atteint sans une pratique longue et assidue.

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