Celui qui renonce au monde, y renonce-t-il vraiment ?

seul y renonce vraiment celui qui ne renonce à rien

(Saigyo)

Nul besoin de mourir,

et de renaître,

pour vivre plusieurs vies,

plusieurs karmas.

Une seule existence suffit,

pour revivre à l'infini,

nos existences passées.

*

Né berserker,

j'ai tenté d'exorciser ma Colère,

que je prenais pour Dragon,

dans la confusion,

de mon cœur d'enfant,

en devenant tour à tour,

jusqu'à ma majorité,

philosophe,

prêtre catholique,

et ermite mystique.

J'ai ouvert ces portes,

parmi les 84 000,

que dit-on,

le Dharma possède,

sans grand succès,

pour moi je le confesse.

*

Alchimiste,

j'ai passé moult années,

en études supérieures,

à la recherche de la Pierre,

de l'élixir d'immortalité,

usant mes yeux,

sur des grimoires anciens,

empoisonnant mon souffle,

dans les émanations toxiques,

du mercure et du plomb.

Cette porte était bien hermétique !

A cette époque du moins.

*

J'ai parcouru maints contrées,

mené bien des missions,

dans le monde du conseil,

à dos de Dragon,

brandissant ma Colère,

comme Excalibur,

à la recherche du Graal.

Croisé,

puis chevalier errant,

sans plus de monture,

l'armure rouillée,

l'épée ébréchée,

dans un monde,

aujourd'hui pour moi,

sans magie,

et sans Dieu.

 *

Las de ma vie d'errance,

j'ai voulu rentrer dans le rang,

épousant une femme,

que je rêvais ordinaire,

pour mener une vie,

qui devait l'être tout autant,

pendant presque 12 ans,

j'ai même eu des enfants,

pour espérer être un père,

mais mal m'en a pris,

car j'étais maudit,

condamné à errer sans fin,

mon ex était bien ordinaire,

comme sa folie.

*

J'ai passé plus de 10 ans,

à mener une vie dissolue,

croyant pouvoir réaliser,

dans le plaisir,

ce que je n'avais pu faire,

dans la vertu,

mais mal m'en a pris,

car j'étais maudit,

condamné à errer sans fin,

je n'avais rien d'ordinaire,

pas même ma folie.

*

Samouraï, puis rônin,

d'innombrables fois,

comme les vagues de la mer,

ai-je été tué,

dans mes différents métiers,

en système d'information,

organisation et transformation,

ces nouveaux paradigmes,

par la recherche d'une pureté,

à l'esthétique morbide,

pour affûter mon katana,

dans l'art de se tuer,

encore et encore,

sans jamais y parvenir,

du moins totalement.

*

J'ai lu les maîtres du Tao,

Laozi et Zhuangzi.

Enfin ! J'ai vu la Voie !

Et c'était vraiment bien Vide.

Mais il y avait Dragon,

sur le Mont Meru,

que faisait-il donc là ?

Encore une porte,

mais pas la mienne,

pas tout à fait encore.

*

J'ai tatoué,

sur mon torse,

le Chemin indiqué,

pour que chaque matin,

et que chaque soir,

je ne puisse l'oublier :

Dragon,

aux 4 couleurs de l'alchimie,

encerclait dans un 8 infini :

nqm

en bas,

ťĀď

en haut.

Des formules tout autour disaient :

VISITA INTERIORA TERRAE,

RECTIFICANDO OCCULTUM LAPIDEM,

INVENIES TE IPSUM,

ECCE HOMO.

La tête de Dragon,

entre Charybde et Scylla,

s'extirpait de son 8 infini,

et crachait en lettres de feu,

◊ź÷ł◊ď÷ł◊Ě,

tout près du cœur.

 

Tout cela est bien compliqué,

quand on y PENSE !

Mais qu'en FAIRE ?

Si ce n'est RIEN précisément,

mais pas rien faire.

*

J'ai repris femme et enfants,

une partie des miens,

et tous les siens.

Avec l'amour inconditionnelle,

de ma vraie moitié,

la malédiction a été levée,

mais avait-elle jamais existé,

car qui donc m'aurait maudit ?

Je connais désormais,

grâce à eux,

les joies et les peines,

d'être un mari, un père,

goûtant enfin les fruits,

d'une Terre,

que je croyais bien ordinaire.

Si Dieu existe,

il est Amour, ça,

je veux bien le croire.

*

W«Ēxiá d'une époque révolue,

mon épée s'est enfin brisée,

comme ma Colère,

après mille combats,

et 30 années,

de vie professionnelle,

contre tigres et dragons.

L'armure de Berserk,

adossée au mur,

me regarde, placide,

dans un coin du salon.

*

J'ai pratiqué le Zen,

pas comme il faut,

fixant ce doigt,

qui pourtant disait-on,

pointait la lune,

polissant la tuile,

tuant Bouddha,

les jambes croisées,

le dos bien droit,

la langue contre le palais,

comme un arbre desséché,

me lapidant moi-même,

Ego,

à coups de pierres,

comme à un chien galeux,

face à un mur.

*

Et finalement,

j'ai rencontré le Chan,

le seul, l'unique,

le sans contrefaçon,

celui de Hong-tcheou,

Mazu, Houang-po, Lin-Tsi,

puis à tous propos,

auprès du vieux Tcheng,

et chez Nan Shan le jardinier,

recueilli dans la colline du sud,

puis au sud des nuages.

*

Et ensuite,

dans les volutes de l'encens,

la lumière d'une bougie,

le son d'un bol tibétain,

le goût du thé,

la danse des bambous.

*

Et soudainement,

par une silencieuse coïncidence,

dans tous les phénomènes,

de la réalité,

encore illusoire,

je peux le jurer,

il y a 5 minutes encore.

C'est comme si,

l'univers,

tout entier bascula,

et s'ouvrit.

*

J'ai pris la porte,

la numéro 47 892,

pour être précis.

Et je l'ai franchie,

un quatre matin,

je m'en souviens,

trop bien !

*

J'ai enfin compris le Zen,

l'authentique zazen,

sa véritable assise,

sans posture,

ni imposture,

à la source de l'être,

sans dogme,

sans institution,

grâce à Pierre Turlur,

dans la saveur de la Lune,

et Santoka aussi,

par les haïkus,

par le saké,

tout en marchant,

et par Saigyo enfin,

dans les poèmes,

de sa hutte de montagne.

*

J'ai bouclé la boucle,

en revenant au Chan,

par la poésie cette fois,

cet exercice de l'éveil,

selon K'ing-tche,

avec Han Shan,

et son merveilleux chemin,

et Po Chu Yi,

un homme sans affaire,

comprenant enfin,

que par sa nature même,

on est jamais seul,

sur la Voie.

*

Dragon,

Kurikara Myoo,

de son vrai nom,

comme il me l'apprit,

derrière la porte,

me fixe, immuable,

à moins que ça soit moi,

dans le bruit de la ville,

l'odeur des rues,

la vue du gens,

la danse des pensées,

et le goût de la vie.

*

Je suis Individuum,

moi Ego, chien fidèle,

où que j'aille,

quoi que je fasse,

qui que je sois,

assis, debout,

ou en marchant,

endormi ou éveillé.

*

Que je meurs,

que je renaisse,

que j'existe ou pas,

que j'ai la nature de bouddha,

peu me chaut dorénavant,

car par-delà la dualité,

nulle question et nulle porte,

ne furent jamais posées.

*

Il n'y a pas de maître à chercher,

ni de transmission à espérer,

pas d'Anciens à vénérer,

aucun enseignement sur quoi reposer,

pas de buffle à dresser,

ni coup de bâton à donner,

pas de koan à balancer,

pas d'écrits à encenser,

ni de soutra à préserver,

pas de religion pour s'agripper,

ou de Tradition pour se rattraper,

pas d'alchimie pour se vanter,

ni de magie pour se vautrer,

pas d'Histoire à mythonner,

ou de science pour rassurer,

nulle Grâce à escompter,

aucun Dieu(x) à adorer,

ni Démon(s) à sanctifier,

pas d'hérétique à faire brûler,

ou de saint à qui se vouer,

aucun symbole à graver,

ni tatouage à montrer,

pas d'armure à endosser,

ou d'épée à dégainer,

ni Vérité à exhumer, 

aucun secret à dévoiler,

aucune image à contempler,

aucune relique à toucher,

aucun encens à renifler,

aucune bougie à allumer,

aucun silence à écouter,

aucun son à interpréter,

aucun mot à énoncer,

aucun nom à donner,

aucune pensée à discriminer,

aucune prière à adresser,

aucune philosophie à discuter,

aucun site web à dénicher,

pas de vêtement pour se déguiser,

ni même de crâne à qui raser,

il n'y a rien à enfiler,

ni pour se défiler,

pas même avec le Néant,

ni Vide pour se pâmer,

pas de masque à supporter,

ni de Persona à exhiber,

ni maladie pour se conforter,

ou de vieillesse pour se consoler,

pas de sagesse à faire miroiter,

ni folie pour se marrer,

il n'y a personne à tromper,

ni soi-même à ignorer,

il n'y a pas de Mal à éradiquer,

ni de Bien à promulguer,

pas de vertu à étaler,

ou de péché à confesser,

Il n'y a rien à dissimuler,

ni rien à simuler,

il n'y a personne à aimer,

ou bien à détester,

ni psychologie pour s'individuer,

pas plus pour se soigner,

pas de prison pour se cacher,

ni de liberté pour s'enfermer,

aucune souffrance pour exister,

ou de plaisir pour s'oublier,

pas d'eau pour se désaltérer,

ou d'alcool pour dégriser,

il n'y a rien à ingérer,

ni plus à digérer,

il n'y a personne à damner,

ni à condamner,

pas même soi-même,

il n'y a pas de vie pour inspirer, 

ni de mort pour expirer,

il n'y a pas de passé pour regretter,

ni de futur pour angoisser,

il n'y a pas de société à conspuer,

ni de solitude pour s'effrayer,

pas de famille à qui se quereller,

ni d'amis pour se leurrer,

ou d'ennemis pour guerroyer, 

Il n'y a pas de volonté à déployer,

ni développement personnel à payer,

de Pleine Conscience à maîtriser,

pas d'attention à acquérir,

 de détachement à conquérir,

il n'y a pas de fleur à faire tourner,

ni de sourire pour riposter,

pas de doigt à pointer,

car pas de lune à regarder,

pas de montagne à escalader,

pas même à imiter,

car pas d'homme véritable à singer,

tous les Immortels ont trépassé,

pas de salut dans la méditation,

ni dans aucun exercice de l'éveil,

pas même dans le saké.

*

Il n'y a pas de Graal,

ni de Pierre Philosophale, 

pas de Voie,

ni aucun Dharma,

pas plus que d'éveil à trouver,

ni de Bouddha à suivre,

pas de Samsara à quitter,

ou de Nirvana à atteindre,

ni de Terre pure à l'Ouest,

ou de Paradis en haut,

ni plus d'Enfer en bas.

*

Mais justement,

du fait même de tout cela,

il n'y a rien à rejeter,

ni à écarter,

ou à discriminer,

car il n'y a jamais eu de dualité,

pas même de causalité,

encore moins de synchronicité,

et ne parlons pas de Destiné,

ni de Fatalité,

car il n'y a pas de pilule à choisir,

on est pas là pour faire des choix,

ni même les comprendre,

le problème n'est le choix,

il n'y a pas d'Architecte,

et on est pas dans la Matrice,

il n'y a ni simulacre ni simulation,

pas même une illusion,

ni même une sensation,

car personne nous a maudit,

aucun Dieu nous a chassé,

pas même nous-mêmes,

nous n'avons jamais quitté l'Eden,

quand bien même ça n'existe pas.

Nous ne sommes jamais partis,

pourquoi chercher à revenir ?

*

La vérité est toute simple,

il n'y a pas besoin d'être,

ni de disparaître,

pas plus ici que maintenant,

dans un quelconque instant présent,

outre que le temps n'existe pas.

L'être n'est pas un sujet,

il n'a aucun intérêt,

c'est juste un quiproquo :

 

TOUT A TOUJOURS ETE LA

 

Et que dire de plus,

si ce n'est …

Quelle merveille !

*

Et dans cet ultime aboiement,

cette dernière cabriole,

Ego s'en alla,

retrouvant Individuum,

abandonnant son panier,

délaissant sa pâtée,

son bol d'eau claire,

sa médaille toute chromée,

sa laisse et son collier,

tout en restant,

tout en mangeant,

tout en buvant,

tout en gardant,

sa médaille toute chromée,

sa laisse et son collier,

quand bien même,

Ego n'a jamais existé,

ni non existé,

 et ainsi pour tout,

comme Kurikara Myoo,

et Individuum itou.

 

J'ai compris ma Colère,

qui était NaQaM,

et me suis réconcilié,

avec elle,

Šł§awwńĀh.

 

◊ź÷ł◊ď÷ł◊Ě