Celui qui renonce au monde, y renonce-t-il vraiment ?

seul y renonce vraiment celui qui ne renonce à rien

(Saigyo)

Sin-ming - L'inscription sur l'esprit

09/01/2023

Sin-ming - L'inscription sur l'esprit

Ce long poème attribué à Nieou-t'eou sur le thème de l'esprit se déroule en continu, mais pour la clarté de la lecture, nous l'avons distribué en strophes. Il est conservé au kiuan Trente des Annales de la transmission de la lampe, où il fait partie d'un groupe de quatre longs poèmes traitant du même sujet.

 

Il est tiré du livre "Tch'an Zen - Racines et floraisons" aux éditions Hermes

Cette inscription sur l'esprit débute avec l'idée essentielle présente tout au long du texte : la non production de toutes choses (anutpada), thème fondamental du Grand Véhicule longuement développé dans la Lankavatarasutra. Puisqu'il y a non production, il n'existe ni sujet ni objet. Après avoir dès le premier vers supprimé l'objet, qui n'est pas n'importe quel objet, mais la base du Tch'an, c'est à dire l'esprit, l'auteur élimine dans le quatrième vers la vue d'un sujet. Par une méthode abrupte, il va directement au cœur même. S'adressant aux êtres d'intelligence supérieure, il les incite à faire directement le saut dans l'Absolu en laissant surgir spontanément la nature primordiale et en se reposant dans cet état naturel et sans effort.

 

Ainsi l'auteur de cette inscription s'élève-t-il contre le cheminement progressif, critiquant l'exercice de la quiétude (tche) dans lequel on "se fixe sur l'esprit pour le rendre immobile". Il balaie tous les obstacles pour, au milieu du poème, nous mettre en présence de l'esprit originel, la bouddhéité et l'extinction de la contemplation.

 

Cette bouddhéité, inexprimable, n'implique pas une renonciation aux émotions. La position de l'auteur est qu'il faut simplement voir la nature véritable de ces émotions, les considérer telles qu'elles sont, comme les images d'un rêve auxquelles on ne s'attache pas. La manifestation et ses myriades de changements son indissociables de la vacuité et en sont le révélateur nécessaire. Les désirs émergent, se déploient et retombent à l'intérieur de l'unique, tandis que l'on baigne dans la joie et vagabonde dans le Réel.

 

*
 
La nature de l'esprit est de tout temps non-née,
A la voir et connaître, pourquoi donc s'épuiser ?
Puisqu'il n'existe rien, de toute éternité,
D'ignorance de pratique, qui donc peut parler ?
 
Aller et puis venir, sans trouver une issue,
C'est mener une quête sans jamais voir le but.
De tout cela encore il vaut mieux s'abstenir
Pour que la claire lumière se mette à resplendir.
 
Les expériences passées ne sont que vacuité,
Mais avec le savoir débute toute errance.
L'esprit distinctement illumine les objets,
Entraîné par l'objet, il plonge dans le chaos.
 
Qu'un seul brin d'inertie touche l'esprit unifié
Et toutes les choses en sont à jamais obstruées.
Tout vient et disparaît, tout naturellement,
Pourquoi se perdre ainsi dans une vaine poursuite ?

 

Lorsque toute naissance est une non naissance,
La naissance et l’objet sont à égalité.
Si vous utilisez l’action du Vide d’esprit,
Vous obtiendrez pour sûr un esprit purifié.

 

En toutes circonstances ne créez d’objet,
Il n’y a rien de plus subtil ni de plus vrai.
L’état de connaissance est une inconnaissance
Par laquelle est connue de toutes choses l’essence.

 

Se fixer sur l’esprit pour le rendre immobile,
C’est n’être toujours pas exempt d’imperfection,
Car la nature foncière paraît précisément
Lorsque naissance et mort sont enfin abolies.

 

Le principe absolu est indéfinissable,
En lui nulle délivrance, et nul enchaînement.
Il fait écho à tout, magique et pénétrant,
Et là devant vos yeux se trouve constamment.

 

Si là devant vos yeux il n'est aucun objet,

Ce vide d'objet étant le repos ineffable,

Ne faites donc pas d'effort sur le miroir Sapience,

Car l'essence est d'elle-même vide et impénétrable.

 

Une pensée s'élève, et puis elle s'évanouit,

Sans nulle distinction de l'après et l'avant,

Car la pensée suivante étant sans origine,

La pensée précédente se dissout sur le champ.

 

Passé présent avenir sont sans aucun objet,

Ils ne comportent en fait ni esprit ni Bouddha.

Les êtres de tout temps demeurent vides d'esprit

Et surgissent sur la base de cette absence d'esprit.

 

Profane et éveillé deviennent différentiés,

Surgissant, les passions atteignent à l'apogée,

Les stratagèmes mentaux détournent du permanent,

Et la quête du Réel vous met dos à la Voie.

 

A cette double méprise, si vous remédiez,

De l'esprit transparaît la diaphanéité.

Nul besoin de prouesses, ni d'ingéniosité,

Conservez seulement l'état du nouveau-né.

 

Dans ce silence paisible perce la connaissance,

Ne vous aveuglez pas dans toutes les notions,

Car il n'est de notion dans cet immense silence

Pas plus que dans l'Obscur de votre résidence.

 

Etre assis ou debout, aller ou bien venir,

A toutes ces démarches, ne vous accrochez point,

Car la Voie ne comprend aucune direction,

Et il n'y a personne pour entrer ou sortir.

 

En elle aucune union, aucune dispersion

Encore moins de lenteur ou de rapidité.

La claire immensité est spontanéité

Et demeure au-delà de toute formulation.

 

L'esprit non différent de l'esprit ordinaire

N'est coupé du désir ni même de la luxure;

La nature étant vide et spontanément libre,

Les choses émergent et plongent au fil des circonstances.

 

L'esprit est dégagé du pur et de l'impur

De même que du profond ou du superficiel,

L'esprit dès l'origine ne relève du passé,

Et aujourd'hui encore il n'est pas du présent.

 

Le voici maintenant, vide de toute attache,

Le voici maintenant, l'esprit originel

Qui depuis le début, étant inexistant

A donc toujours été ce qu'il est maintenant.

 

Depuis toujours existe cette bouddhéité

Pourquoi donc devrait-on encore la conserver ?

Les passions de tout temps n'ont jamais existé

Pourquoi donc s'activer à les éliminer ?

 

Quand l'intuition connaît et s'illumine elle-même,

Toutes les choses retournent à ce qu'elles sont vraiment,

Sans qu'il y ait retour, ni même perception

Plus de contemplation, ni de concentration.

 

Les quatre qualité sont de tout temps non nées

Et les trois Corps en fait ont toujours existé

Mais si les sens répondent aux six domaines des sens,

Les distinctions s'élèvent et cachent la Connaissance.

 

Que l'esprit unifié demeure sans vaines pensées,

Pour que toute cause soudain se trouve harmonisée.

La nature de l'esprit est équanimité

Résidez dans le deux sans vous y accrocher.

 

Dans la non production, accordez vous aux choses,

Et goûtez en tout lieu un doux repos paisible,

Car la source de l'éveil est un manque d'éveil,

Mais une fois éveillé, il n'y a pas d'éveil.

 

L'obtention et la perte sont deux extrémité,

Qui donc discourt ainsi sur le bien et le mal ?

Toutes les créations, tous les comportements

Sont fondamentalement vides de création.

 

Sachant que les pensées ne sont pas cet esprit,

La maladie n'est plus, nul besoin de remède.

Lorsqu'on est égaré, on cherche à lâcher prise,

Mais une fois éveillé ce n'est pas différent.

 

Dès l'origine il n'y a rien à acquérir

Que devrait-on dès lors quitter et délaisser ?

Et déclarer que l'être est un démon prospère,

C'est donner une forme à ce qui n'en a pas.

 

Il ne faut pas trancher les passions ordinaires,

Apprenez seulement à dissoudre l'intention,

Car l'esprit s'évanouit en l'absence d'intention

Et les pratiques s'épuisent en l'absence de pensées.

 

Inutile d'attester une quelconque vacuité

Qui est partout diffuse et toujours spontanée.

Lorsque naissance et mort sont à jamais tranchées,

Cet esprit unifié accède à l'Absolu.

 

Lorsque les yeux ouverts, l'on voit les apparences,

L'esprit différentie le différents objets.

Si votre esprit demeure dans l'absence d'objet,

Les objets demeureront dans l'absence d'esprit.

 

S'emparer de l'esprit pour abolir l'objet

Crée une interférence entre esprit et objet.

L'esprit est extinction, l'objet apaisement,

Ainsi nul abandon, encore moins d'obtention.

 

L'objet avec l'esprit s'éteint et disparaît

et l'esprit disparaît dès que l'objet n'est plus.

Lorsqu'esprit et objet sont enfin non produits,

Dans cet apaisement, le Vide resplendit.

 

L'ombre de la Bodhi est telle un fin reflet

Dans la pure transparence de cet esprit limpide.

La nature efficiente cous rend tel un idiot

Qui ne distingue plus l'ami de l'étranger.

 

Restez indifférent à l'honneur ou au blâme,

Ne choisissez donc plus le moindre point d'appui

Pour que toute cause soudain se dissolve entièrement

Et que tout souvenir s'envole à tout jamais.

 

Que l'éternelle nuit soit tout comme le jour

Et le jour éternel soit tout comme la nuit.

 

Etant en apparence sournois et entêté,

Restez au fond de vous modeste et droit d'esprit,

Toujours inébranlable par les objets des sens,

Analogue au toujours plein de vigueur.

 

Soyez sans point de vue, même celui d'être homme,

Cette absence de notion étant toujours présente.

L'esprit pénètre alors partout et dans toute chose;

Et sachez qu'il n'en fut jamais différemment.

 

Seules les réflexions obscurcissent l'esprit,

et sèment la confusion dans les esprits vitaux.

L'on veut alors stopper le mouvement de l'esprit,

Lequel s'arrête parfois, puis repars au galop.

 

Sachez que toute chose est sans aucune attache,

Il faut considérer cette seule réalité,

Il n'existe de sortie, il n'existe de plongée,

Il n'y a pas de calme, encore moins de vacarme.

 

Eveillés solitaires et vous les Auditeurs,

Vous ne sauriez parler de cette Connaissance,

Car en réalité il n'y a pas d'objet,

Il subsiste seulement la sublime Connaissance.

 

O vide jaillissant de cette réalité

Dont l'esprit ne saurait épuiser les ressources.

Lorsque l'éveil est là; il n'y a pas d'éveil,

Et la non vacuité est vacuité réelle.

 

Tous les Bouddhas passés présents et à venir

Prennent pour véhicule cet seul enseignement,

Dont la moindre partie de la pointe d'un poil

Embrasse en son entier les innombrables mondes.

 

il n'y a vraiment rien dont il faille s'enquérir

Comme il n'est nul endroit où apaiser l'esprit,

Le Vide lumineux se met à resplendir.

 

Dans la douce quiétude de cette non production,

Dans les vastes étendues de cette libération,

Où tout acte est enfin sans aucune stagnation,

Aller ou demeurer sont à égalité.

 

La sapience est alors un paisible soleil

Dans la claire lumière de la concentration,

Eclairant le jardin du Vide d'apparences

Et la cité divine de la grande extinction.

 

Toute cause est oubliée et s'est désagrégée,

La vérité divine efface tous les doutes,

Sans vous lever du siège sur lequel vous prêchez,

Dans la salle vide, dès lors, en paix vous reposez.

 

Goûtez de cette Voie les délices et la joie

tout en vagabondant dans la Réalité,

Sans jamais rien à faire, ni rien à obtenir,

Et laissant tout surgir sur ce fonds de non-être.

 

Les six paramita, les quatre égalités

sont un même véhicule et un même sentier,

Si vous n'avez l'idée de les interpréter,

Toutes choses demeurent toujours dans l'indifférencié.

 

Sachant désormais que naissance est non naissance

ici et maintenant paraît la permanence,

Et le Sage a enfin cette ultime Connaissance,

Qu'il a appréhendée sans l'expression verbale.

 

 

(Traduit du chinois par Catherine Despreux)