Celui qui renonce au monde, y renonce-t-il vraiment ?

seul y renonce vraiment celui qui ne renonce à rien

(Saigyo)

Kiue-kouan louen - Extinction de la contemplation

10/01/2023

Kiue-kouan louen - Extinction de la contemplation

Le Kiue-kouan louen (attribué à Nieou-t'eou)  est un dialogue entre Jou-li "entré dans le Principe" et Yuan-men "Porte causale". Yuan-men pose des questions pour atteindre la certitude, Jou-li répond pour lever les doutes.

 

Article extrait du livre Tch'an  Zen - Racines et floraisons aux éditions Hermès.

 

I

 

La grande Voie, Vide profond, immensité silencieuse, obscure et sublime, échappe à la connaissance de l'esprit et est inexprimable par les paroles.

Et voici, à présent, deux personnes exposant la vraie réalité, le maître Jou-li "Entré dans le Principe" et le disciple surnommé Yuan-men "Porte causale". Maître Jou-li, plongé dans la grande immensité silencieuse, ne disait mot, lorsque soudain Yuan-men se dressa sur ses pieds et lui demanda :

 

"- Qu'est-ce donc que l'esprit ? En quoi consiste l'apaisement de l'esprit ?

- Vous n'avez nul besoin de poser l'esprit, encore moins de le contraindre à s'apaiser; en cela consiste l'apaisement.

 

- S'il n'y a pas d'esprit, comment connaître la Voie ?

- La Voie n'est pas une chose à laquelle on puisse penser (nien), comment concernerait-elle l'esprit ?

 

- Si l'on ne peut y penser, comment la garder constamment présente ?

- Penser, c'est donner existence à l'esprit. Donner l'existence à l'esprit, c'est tourner le dos à la Voie. Si l'on ne pense pas (wou-nien), l'on est sans esprit (wou-sin). Sans esprit, l'on demeure dans la Voie véritable.

 

- Les êtres vivants ont-ils un esprit ou non ?

- Considérer que les êtres vivants ont un esprit, c'est être dans la vue inversée. C'est uniquement parce qu'un esprit est posé au sein du vide d'esprit (wou-sin), que les pensées fausses apparaissent.

 

- Qu'est donc le vide d'esprit ?

- Etre sans esprit, c'est être vide d'objet. Le vide d'objet correspond à la nature vierge, laquelle n'est autre que la grande Voie.

 

- Comment éliminer les pensées fausses des êtres ?

- Posséder les notions de pensées fausses et d'élimination de ces pensées, c'est n'avoir toujours pas abandonné ces pensées fausses.

 

- Peut-on, sans les éliminer, être en union avec le principe de la Voie ?

- Parler d'être en union ou pas, c'est n'avoir toujours pas abandonné les pensées fausses.

 

- Que dois-je faire ?

- Rien. C'est cela"

 

II

 

Yuan-men poursuivit : "Et le Saint Homme, qu'élimine-t-il, qu'obtient-il pour être ainsi qualifié de Saint Homme ?

Jou-li répondit : "c'est parce qu'il n'élimine rien et n'obtient rien qu'on l'appelle ainsi.

 

- S'il n'élimine rien et n'obtient rien, en quoi diffère-t-il de l'homme ordinaire ?

- En ce que l'homme ordinaire a vainement quelque chose à éliminer ou à obtenir.

 

- A présent vous dites que l'homme ordinaire a quelque chose à obtenir, le Saint Homme, non. Alors, en ce qui concerne l'obtention de l'un et la non-obtention de l'autre, quelle est la différence entre eux deux ?

-L'homme ordinaire, ayant quelque chose à obtenir est dans l'illusion, alors que le Saint Homme, n'ayant rien à obtenir, n'est pas dans l'illusion; c'est l'illusion qui entraîne des discussions sur l'identité ou la différence entre eux deux. Lorsqu'on est libre de l'illusion, il n'y a ni différence, ni identité.

 

- S'il n'y a pas de différence, sur quoi repose le qualitatif de Saint Homme ?

- Homme ordinaire et Saint Homme ne sont que des dénominations, au sein desquelles il n'y a ni dualité, ni distinction. Autant discuter des "poils de la tortue" ou des "cornes de lièvre".

 

- Comment comparer le Saint Homme aux poils de la tortue ou aux cornes du lièvre, cela revient à dire qu'il n'existe pas ? Qu'y a-t-il donc à apprendre ?

- J'ai parlé de l'inexistence des poils de la tortue, non de celle de la tortue elle-même. Pourquoi me reprocher cela maintenant ?

 

- Que représente l'inexistence des poils de la tortue ? Que représente la tortue ? 

- La tortue représente la Voie, les poils représentent l'ego. Le Saint Homme, sans ego, est dans la Voie, alors que l'homme ordinaire, ayant un ego et une qualification, s'accroche fermement à l'existence de poils de tortue ou de cornes de lièvre.

 

S'il en est ainsi, la Voie a une existence, l'ego n'en a pas. Parler d'existence ou d'inexistence, n'est-ce pas tomber encore dans le dualisme de l'existence et de l'inexistence.

- La Voie n'est pas une chose existante, l'ego n'est pas une chose inexistante. Pourquoi ? Parce que, si l'on considère la tortue, on ne peut dire qu'elle n'existait pas auparavant et que maintenant elle existe, on ne peut donc parler d'existence. Quant aux poils, on ne peut dire qu'ils existaient auparavant et que maintenant il n'existent plus, on ne peut donc pas davantage parler d'inexistence. De même en est-il pour la Voie et l'ego.

 

- En ce qui concerne la recherche de la Voie, son obtention concerne-t-elle une seule personne ou plusieurs ? Est-ce une obtention individuelle ou collective ? Est-elle présente dès l'origine ou est-elle obtenue par l'accomplissement de la pratique ?

- Rien de tout cela. S'il s'agissait d'une obtention individuelle, la Voie ne serait pas universelle. S'il s'agissait d'une obtention collective par l'ensemble des êtres, la Voie serait épuisable. S'il s'agissait d'une obtention individuelle; la Voie pourrait être dénombrée. S'il s'agissait d'une obtention collective, les moyens habiles seraient inutiles. Si elle était présente dès l'origine, toute pratique serait vainement cultivée. Si elle était obtenue par l'accomplissement de la pratique, elle serait artificielle et non réelle.

 

- En définitive, que peut-on dire ?

- Etre libre des évaluations sensorielles, de la différentiation, du désir."

 

 

III

 

Yuan-men demanda : "L'homme ordinaire a un corps, il voit, entend, sent et connaît. Le Saint Homme a un corps, il voit, entend, sent et connaît. En quoi diffèrent-ils ?

- L'homme ordinaire voit avec ses yeux, entend avec ses oreilles, sent avec son corps et connaît avec sa conscience empirique. Il n'en est pas ainsi pour le Saint Homme, qui ne voit pas avec ses yeux, n'entend pas avec ses oreilles, ne sent pas avec son corps, ne connaît pas avec sa conscience empirique. Pourquoi ? Parce qu'il est au-delà des évaluations sensorielles.

 

- Pour dit-on alors dans les sutras que le Saint Homme ne voit pas, n'entend pas, ne sent pas, ne connaît pas ?

- Le Saint Homme ne voit pas, n'entend pas, ne sent pas, ne connaît pas de la même façon que l'homme ordinaire. Cela ne signifie pas que le Saint Homme n'a pas de perceptions, mais tout simplement qu'il ne s'accroche pas aux notions d'existence et d'inexistence, et qu'il est dégagé de toute différentiation.

 

- Les perceptions de l'homme ordinaire ont-elles une existence réelle ?

- En réalité non, dans l'état illusoire oui. Tout est depuis toujours dans la grande extinction (nirvana). C'est uniquement parce que l'homme ordinaire s'accroche aux illusions qu'il fait naître une vue inversée.

 

- Je ne comprends pas comment, chez le Saint Homme, la vision n'est pas celle de l'œil, ni la connaissance celle de la conscience empirique ?

- La nature réelle est difficile à voir. Un exemple va vous aider à comprendre. Quand la lumière insondable et subtile réfléchit les objets, il y a ce qui réfléchit et ce qui est réfléchi, mais point d'oeil pour regarder. De même, quand le Yin et le Yang rythment l'apparition des objets, il y a ce qui connaît et ce qui est connu, mais point de conscience pour connaître".

 

IV

 

Yuan-men se leva et demanda : « en fin de compte, la Voie relève de qui ?
- De personne, de même que la vacuité n’a aucun point d’appui. Si la Voie avait des liens ou une appartenance quelconque, elle serait tantôt dissimulée tantôt révélée, tantôt propriétaire tantôt locataire.


- Quel est le fondement de la Voie ? En quoi consiste l’activité de la réalité ?
- La vacuité est le fondement de la Voie, les phénomènes sont l’activité de la réalité.


- Au sein de cela, qui agit ?
- Au sein de cela, il n’y a en réalité personne qui agisse. La nature du domaine absolu (dharmadhatu) est la spontanéité.


- N’est-ce pas le résultat de la force karmique des êtres vivants ?
- Ceux qui subissent la rétribution karmique sont enchaînés dans le karma, mais il n’y a aucun moyen pour eux d’être par eux-mêmes un agent. Comment auraient-ils le loisir de modeler les mers, d’accumuler les montagnes, et de façonner ciel et terre ?


- J’ai entendu dire que le bodhisattva a un corps produit par la pensée. Ne le doit-il pas à la force d’un pouvoir surnaturel ?
- L’homme ordinaire a un karma avec écoulement et le Saint Homme un karma sans écoulement. Il y a donc une différence entre les deux. Mais ce dernier n’est pas encore dans la voie de la spontanéité. C’est pourquoi il est dit :
« En ce qui concerne toutes les sortes de corps produits par la pensée, je dis qu’ils ne sont rien d’autre que des évaluations de l’esprit ».


- Vous avez dit que la vacuité est le fondement de la Voie, est-elle le Bouddha ou non ?
- Oui.


- Alors pourquoi le Saint Homme n’incite-t-il pas les êtres à considérer la vacuité plutôt que le Bouddha ?
- Il enseigne à considérer le Bouddha pour le bien des êtres ignorants, mais il incite ceux qui ont une compréhension de la Voie à contempler la nature réelle de l’essence et à contempler de même le Bouddha. Par nature réelle il faut entendre la vacuité, ou ce qui est sans caractéristique.

 

V

 

Yuan-men se leva et demanda : "j'ai entendu dire que les adeptes des autres religions obtenaient aussi les cinq pouvoirs surnaturels, tout comme les bodhisattva. En quoi sont-ils donc différents ?"

Jou-li répondit : " Ils diffèrent en ce sens que les adeptes des autres religions considèrent que quelqu'un obtient quelque chose, ce que ne font pas les bodhisattva, qui ont compris qu'il n'y a pas d'ego.

 

- Depuis le début des temps, les novices dans la pratique sont imparfaitement entrés dans le Principe et ont seulement un début d'éveil à la réalité (tathata), ayant une connaissance superficielle du principe subtil. Quelle est leur supériorité par rapport aux adeptes des autres religions ayant obtenu les cinq pouvoirs surnaturels ?

- Ils sont d'abord concernés par "l'entrée dans le Principe" et par l'éveil, si peu que ce se soit, quelle serait pour eux l'utilité des cinq pouvoirs surnaturels ?

 

- Celui qui obtient les cinq pouvoirs surnaturels est vénéré et prisé du monde. Il prédit l'avenir et connaît le passé, se protégeant ainsi lui-même contre les transgressions. Comment ne serait-il pas supérieur ?

- Non il ne l'est pas. Pourquoi ? Parce que tous les gens du monde ont l'esprit attaché aux caractéristiques, ils créent des liens karmiques par leur avidité, ils usent du faux pour rendre le vrai confus. Quand bien même ils auraient les pouvoirs surnaturels du Cheng-yi et l'éloquence de Chan-sing, s'il ne connaissent pas la nature réelle, ils ne pourront éviter de sombrer dans une crevasse de la terre."

 

VI

 

Yuan-men : "la Voie est-elle seulement dans le corps humain ? Ou est-elle aussi dans la végétation ?

- Jou li : il n'y a aucune place où ne soit la Voie.

 

- Si la Voie pénètre tout, pourquoi tuer un individu est-il un crime, alors que détruire de la végétation ne l'est pas ?

- Parler de crime ou d'absence de crime, c'est être dans les passions et s'accrocher aux particularités, ce n'est pas la Voie correcte. Comme les gens du monde ne parviennent pas à la réalité de la Voie, ils établissent faussement le moi et l'autre; il existe l'idée de tuer, cette idée entraîne un karma, et l'on parle de crime. La végétation n'ayant pas de passions est originellement en union avec la Voie, son essence est sans ego, son destructeur n'a pas de desseins et l'on ne peut parler de crime ou d'absence de crime.

 

Ainsi, celui qui, sans ego, est en union avec la Voie, considère son corps comme la végétation et appréhende le fait d'être fendu par une hache comme l'appréhendent les arbres de la forêt. Lorsque Manjusri dirigea son sabre contre Sakyamuni, tous deux étaient en union avec la Voie et ont attesté la non-production, ayant parfaitement réalisé que les transformations fantasmagoriques sont vides. C'est pourquoi l'on ne peut parler de crime ou d'absence de crime.

 

- Si la végétation est depuis toujours en union avec la Voie, pourquoi les sutra ne relatent-ils pas pas son accomplissement de la bouddhéité, mais seulement celui de l'être humain ?

- Ils ne relatent pas seulement celui de l'être humain, mais aussi celui de la végétation. N'est-il pas dit dans l'(Avatamsaka)sutra : "toutes les choses sont l'Ainsité, tous les être sont l'Ainsité. L'Ainsité est non-dualité et absence de différentiation".

 

VII

 

Yuan-men demanda : " Si tel est le principe de la vacuité ultime, comment l'attester ?

- Il faut rechercher dans toutes les apparences, l'attester dans ses propres paroles.

 

- Que signifie "Il faut rechercher dans toutes les apparences, l'attester dans ses propres paroles" ? 

- Vacuité et apparences sont Un et en accord, paroles et attestations son non-duelles.

 

- Si toutes les choses sont la vacuité, pourquoi dit-on que le Saint Homme a une compréhension universelle et l'homme ordinaire une compréhension obstruée ?

- Lorsque les pensées illusoires se mettent en mouvement, il y a obstruction. Lorsque la réalité est paisible il y a universalité.

 

- Puisque la réalité est réellement, pourquoi parle-t-on d'imprégnation par l'ignorance ? S'il y a déjà eu imprégnation, comment s'accomplit la vacuité ?

- Dès que l'on parle de ce qui est illusoire, le non-éveil surgit et se met subitement en mouvement. En réalité, dans l'essence de la vacuité, il n'y a pas une seule chose qui subisse son imprégnation.

 

- Si la réalité est vacuité, il n'y a aucun être pour cultiver la Voie. Pourquoi ? Parce que c'est leur nature innée et spontanée qui demeure telle qu'elle est.

- Aucun être, ayant réalisé le principe de la vacuité, ne cultive la voie. C'est uniquement par que l'on ne "vide" pas la vacuité qu'apparaissent les illusions. 

 

- S'il en est ainsi, l'affranchissement des illusions est la Voie, comment pouvez-vous dire que les êtres ne sont pas dans la Voie ?

- Non, ce n'est pas ce que je veux dire. On ne peut dire que l'illusion soit la Voie, ni que l'affranchissement des illusions soit la Voie. Parce que, si l'on prend l'exemple d'une personne ivre, elle n'est pas lucide pendant son ivresse, de même qu'elle n'est pas ivre lorsqu'elle est lucide. Mais on ne peut pas dire que la lucidité soit le détachement de l'ivresse, ni que l'ivresse soit la lucidité.

 

- Dans la lucidité, où est l'état d'ivresse ?

- Il en est comme d'une paume tournée vers le haut. Quand elle est retournée, on ne demande pas où elle est passée !"