Celui qui renonce au monde, y renonce-t-il vraiment ?

seul y renonce vraiment celui qui ne renonce à rien

(Saïgo)

Un koan est une phrase ou une question aux allures mystérieuses. Il peut s’agir d’une anecdote, d’une sentence célèbre d’un maître du passé, d’un dialogue saugrenu dont le but est de provoquer une brèche dans l’esprit du pratiquant et lui faire entrevoir sa vraie nature. Véritable instrument destiné à déciller le regard et donner à vivre l’expérience de la libération des concepts, il est utilisé pour secouer l’esprit engourdi par la torpeur des habitudes, pour le propulser dans la réalité toujours présente mais si souvent inaccessible tant nous la drapons et costumons de nos propres opinions, attentes et idées. Koan est un mot japonais, une traduction phonétique d’un mot chinois signifiant « cas public, acte faisant jurisprudence ». Et c’est en effet dans la Chine de la dynastie Tang que l’usage des koans se popularisa. Bien que l’enseignement du Bouddha historique, consigné très tardivement, quelque cinq siècles après sa mort, et ce dans les soutras, ne le mentionne pas explicitement, l’usage du koan connut un essor très particulier dans le ch’an chinois qui était fondé non sur une étude scrupuleuse des écritures, des soutras, mais sur l’expérience directe de l’éveil.

(La saveur de la lune - Pierre Turlur)

 

Pierre Taïgu Turlur vit et travaille au Japon depuis vingt ans et enseigne la littérature, la philosophie et la langue française à Kyoto. Moine dans la tradition du Zen Sôtô depuis 1983, il a reçu la transmission du Dharma dans la lignée de Gudo Nishijima et Niwa Zenji en 2002. Auteur de haïkus (Montagnes Flottantes chez L’Harmattan) romancier, essayiste (Apprivoiser l’Éveil et La Saveur de la lune chez Albin Michel), il œuvre pour la diffusion d’un zen libéré des carcans des institutions et des dogmes, fondé sur la simple assise nue et dépouillée.

 

Nous vous proposons ci-dessous quelques extraits choisis :

 

 

 

"Le koan pointe à cette réalité que nous sommes, pas à une vérité extérieure à nous-mêmes ou à notre expérience. Il n’exige pas que nous sachions, ne nous donne rien à comprendre, n’accroît pas davantage notre connaissance, il nous dépouille plutôt de nos réflexes habituels et nous invite à entrer dans la réalité d’avant la pensée. Il est ce qui frappe à notre porte et le fait de l’ouvrir, de nous ouvrir, est sa pratique. De fait on ne travaille pas tant un koan qu’il ne nous travaille"

 

"Se défaire du connu, de ce que nous avons balisé et identifié, voilà l’invitation intrépide qui va bousculer nos réflexes et réponses habituels et remettre en question ce que nous pensions connaître. Il s’agit de se débarrasser de toute notre collection de repères, renoncer aux vieux trucs et combines, aux ficelles plus ou moins élaborées qui nous permettaient jadis de nous sortir des mauvaises passes ou de donner le change. Ce que nous tenons pour réel, ce que nous croyons connaître ou maîtriser n’est que le fruit d’une construction dont nous sommes les auteurs. Ce n’est finalement pas simplement l’épaisseur des livres que nous avons mis entre le monde et nous-mêmes, c’est tout le poids d’une habitude, un corps de croyances et d’opinions que nous avons sécrétées afin de nous protéger d’un espace ressenti comme hostile – de fait notre perception du monde est souvent fondée."